Marie Noël

Les Chansons et les Heures, 1920


Les chansons que je fais...


 
Les chansons que je fais, qu’est-ce qui les a faites ?...
 
Souvent il m’en arrive une au plus noir de moi...
Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi
C’est cette folle au lieu de cent que je souhaite.
 
Dites-moi... Mes chansons de toutes les couleurs,
Où mon esprit qui muse au vent les a-t-il prises ?
Le chant leur vient – d’où donc ? – comme le rose aux fleurs
Comme le vert à l’herbe et le rouge aux cerises.
 
Je ne sais pas de quels oiseaux, en quel pays
De buissons creux et pleins de songe elles sont nées...
Elles m’ont rencontrée et moi je m’ébahis
D’entendre battre en moi leurs ailes étonnées.
 
Mais comment, à la file, en est-il tant et tant
Et tant encor, chacune à la beauté nouvelle,
Comme une abeille après une abeille sortant
Du petit coin de miel que j’ai dans la cervelle ?
 
Ah ! Je veux de ma main pour les garder longtemps,
Je veux, pour retrouver sans cesse ma trouvaille,
Toutes les attraper avant que le printemps
Les emporte de moi qui me fane et s’en aille.
 
Toutes, oui ! L’une est gaie et mon cœur joue avec ;
L’autre, jeune, mutine et qui fait sa jolie,
Malicieuse un peu, le taquine du bec...
Mais l’autre me l’a pris dans sa mélancolie ;
 
L’autre frémit autour de moi comme un baiser
Si doux que j’en mourrai si ce chant continue
Et qu’au bord de mon cœur où son cœur s’est posé,
Une faiblesse après demeure et m’exténue.
 
Et toutes je les veux, et toutes à la fois
— La dernière surtout dont j’ai le plus envie –
Je vais les mettre en cage et leur lier la voix
Ou je ne dormirai plus jamais de ma vie.
 
Viens, poète, oiseleur, tends-moi comme un filet
Ta mémoire et prends-moi ces belles que j’écoute.
Retiens dedans surtout ce brin de mot follet
Qui danse au bord mouvant de ma pensée en route.
 
Moi j’écoute... Je ris quand l’une rit au jour ;
J’ai les larmes aux yeux quand l’autre est bien touchante ;
Quand elle est tendre, ô Dieu, j’ai le frisson d’amour...
J’écoute et ce qui chante en moi je le rechante.
 
Mais comme un écolier qui prend trop bas, trop haut,
La note qu’on lui donne et suit mal la mesure,
J’hésite, à plusieurs fois tâtant le son qu’il faut,
Accrochant çà et là ma voix gauche et peu sûre.
 
Ah ! chanson vive !... Hélas ! pour recueillir sa voix,
C’est au lieu de l’air juste un faux air que je trouve,
Et je cherche, et l’accent que je risque parfois,
Celui qui vibre en moi toujours le désapprouve.
 
Elle chante... et je laisse échapper de ma main
Les mots flottants qu’elle me jette à la volée.
Si j’en ramasse un ample, il m’en fallait un fin...
Elle chante et sera tout à l’heure en allée.
 
Elle chante, elle fuit et je m’efforce en vain
De la suivre en courant derrière, je m’essouffle,
Je la saisis au vol, je la perds en chemin
Et quand je ne sais plus, j’attends que Dieu me souffle.
 

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