Anna de Noailles

Les Forces éternelles, 1920


Lamentation


 
Comment vivre à présent ? Tout être est solitaire,
        Les morts ont tué les vivants,
Leur innombrable poids m’attire sous la terre.
        Pourquoi sont-ils passés devant ?
 
J’écoute respirer l’immensité des mondes ;
        Le sol s’assoupit sous le vent,
Le silence des morts, dans l’ombre agit et gronde :
        Les morts enterrent leurs vivants !

Je ne peux plus aimer, ni vouloir, ni comprendre,
        À peine si je suis encor.
Ma famille infinie est impalpable cendre,
        J’ai honte d’habiter un corps.

J’ai honte de mes yeux, qui songent ou s’élancent,
        Accablés, attentifs, hardis.
Les garçons de vingt ans ont tous un coup de lance
        Qui les fixe au noir paradis !

Qui pourrait tolérer cette atroce injustice,
        Cette effroyable iniquité ?
Nature, fallait-il que de ces morts tu fisses
        Remonter un candide été !

Et la terre mollit en un brouillard qui fume ;
        C’est un long gonflement d’espoir.
Les arbres, satisfaits, se détendent et hument
        Le calme respirant du soir.

Mon âme pour toujours a perdu l’habitude
        De son attache avec l’éther ;
Tout m’éloigne de l’ample et vague quiétude
        Du cynique et tendre univers.

À présent qu’ont péri ces épiques phalanges,
        Hélas, on voit trop vos dédains,
Triste espace mêlé de soleil et de fange,
        Qui vous déturnez des humains !

Elle ne peut plus cacher à nos regards lucides,
        À notre effroi hanté, figé,
Le vide de l’azur et l’empire du vide
        Où tout vient fondre et déroger !

— Le vent tiède, les bois, les astres clairs, la lune,
Ce noble arrangement du soir indifférent,
Qui pourtant séduisait les âmes une à une,
        Par un doux aspect triste et franc ;

Les villes, les maisons, toute la fourmilière
        Humaine qui se meut,
Et s’endort confiante, en baissant ses lumières,
        Le front sur les genoux des dieux,

Tout me semble néant, à tel point s’interpose
        La mort entre la vie et moi.
Je ne vous verrai plus, abeilles sur les roses,
        Vertes pointes des jeunes mois !

Subit éclatement du printemps qui s’arrache
        À des liens serrés, obscurs !
J’aurai les yeux rivés à l’invisible tache
        Que fait la douleur sur l’azur.

Je vivrai, les regards enchaînés sur l’abîme
        Creusé sans fin par ce qui meurt ;
Je verrai l’univers comme on regarde un crime,
        Avec des soubresauts de peur.

Je ne chercherai plus quel rang occupe l’homme
          Dans ce chaos vaste et cruel,
Je ne bénirai plus, le front baissé, la somme
          De l’inconnu universel,

— Et cependant, l’espace éclatant et sans borne,
Ô mon timide ami me semblerait étroit,
Si je sentais encor, au fond de mon cœur morne,
          Brûler ma passion pour toi !

Avril 1915

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