Musset


Revue romantique


 
Heureux l’homme au cœur pur qui peut, lorsqu’il se couche,
S’endormir sans Janin, sans Pyat et sans Gozlan !
Qui contemple du port les phrases de Latouche
            Et les bons mots de Roqueplan !
 
Qui lit Charles Nodier sans comprendre une ligne,
Qui respecte Ballanche et qui ne l’ouvre pas,
Et qui ne pêche point une idée à la ligne,
Dans ce fleuve d’oubli qu’on nomme les Débats !
 
Qui ne se doute point du nom de Lacordaire!
Qui laisserait plutôt guillotiner Ampère
Que d’aller voir Bocage, exalté par Dumas,
Nasiller l’adultère en se tordant les bras !
 
Qui ne sait pas les goûts de M. de Custine,
Qui laisse George Sand au fond de sa cuisine,
Ascétiser son siècle une broche à la main !
Qui ne s’étonne pas lorsque Gustave Planche
Pour aller voir Gérard met sa chemise blanche,
Et qui voit sans pâlir Béquet cuver son vin.
 
Heureux l’homme innocent qui ripaille et qui fume
Lorsque Victor Hugo fait sonner dans la brume,
Les quatre pieds fourchus du cheval éreinté
Qui le porte en famille à l’immortalité !
 
Heureux qui de Musset n’a pas vu la coiffure
Et ses grands éperons qui n’éperonnent rien,
Bienheureuse surtout qui dans une onde pure
Ne l’a pas vu plonger son torse herculéen.
 
Heureux celui qui dort quand Prosper Mérimée
Un genou dans ses mains, absorbant sa fumée,
Mord, d’un air byronien, son cigare en papier
Et, du fond caverneux de son col de chemise,
Décoche en soupirant l’anecdote concise
Dont le trait satanique égaye le foyer !
 
Heureux qui, dans le vague, où Sénancour barbote
S’inquiète aussi peu du sens de ses écrits,
Que de ce qu’il pensait en ôtant sa culotte
            Sur l’herbe courte du Titlis !
 
Heureux qui n’a pas vu le pensif Sainte-Beuve,
Pour son cœur dévoyé cherchant une âme sœur,
Durant les soirs d’été répandre, comme un fleuve,
Ses mystiques sermons et sa molle sueur.
 
Heureux qui n’a pas vu Balzac le drôlatique
Lire, en bavant partout, la Femme de trente ans
Et, tout ébouriffé de sa verve lubrique,
De romans inconnus foirant une fabrique,
Cracher, au trait final, ses trois dernières dents !
 
Heureux qui n’a pas vu, le soir, dans la coulisse,
Errer sur Ies débris d’un proverbe tombé
Le pâle de Vigny, vieux cygne en pain d’épice,
Promenant son œil sombre et ses bons mots d’abbé !
 
Heureux l’homme robuste à la narine austère
Qui peut avec Buloz causer une heure entière,
Sans faire un haut le corps et se boucher le nez !
Celui-là peut sur lui voir tomber le tonnerre,
Et descendre sans peur dans les commodités !
 

[Poésies posthumes]

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