Musset

Poésies nouvelles, 1850


Après une lecture


 
 

I


 
Ton livre est ferme et franc, brave homme, il fait aimer.
Au milieu des bavards qui se font imprimer,
Des grands noms inconnus dont la France est lassée,
Et de ce bruit honteux qui salit la pensée,
Il est doux de rêver avant de le fermer,
Ton livre, et de sentir tout son cœur s’animer.
 
 

II


 
L’avez-vous jamais lu, marquise ? et toi, Lisette ?
Car ce n’est que pour vous, grande dame ou grisette,
Sexe adorable, absurde, exécrable et charmant,
Que ce pauvre badaud qu’on appelle un poète
Par tous les temps qu’il fait s’en va le nez au vent,
Toujours fier et trompé, toujours humble et rêvant.
 
 

III


 
Que nous font, je vous prie, et que pourraient nous faire,
À nous autres, rimeurs, de qui la grande affaire
Est de nous consoler en arrangeant des mots,
Que nous font les sifflets, les cris ou les bravos ?
Nous chantons à tue-tête ; il faut bien que la terre
Nous réponde, après tout, par quelques vains échos.
 
 

IV


 
Mais quel bien fait le bruit et qu’importe la gloire ?
Est-on plus ou moins mort quand on est embaumé ?
Qu’importe un écolier, sachant trois mots d’histoire,
Qui tire son bonnet devant une écritoire,
Ou salue en passant un marbre inanimé ?
Être admiré n’est rien ; l’affaire est d’être aimé.
 
 

V


 
Vive le vieux roman, vive la page heureuse
Que tourne sur la mousse une belle amoureuse !
Vive d’un doigt coquet le livre déchiré,
Qu’arrose dans le bain le robinet doré !
Et que tous les pédants frappent leur tête creuse,
Vive le mélodrame où Margot a pleuré.
 
 

VI


 
Oh ! oh ! dira quelqu’un, la chose est un peu rude.
N’est-ce rien de rimer avec exactitude ?
Et pourquoi mettrait-on son fils en pension,
Si, pour unique juge, après quinze ans d’étude,
On n’a qu’une cornette au bout d’un cotillon ?
J’en suis bien désolé, c’est mon opinion.
 
 

VII


 
Les femmes, j’en conviens, sont assez ignorantes.
On ne dit pas tout haut ce qui les rend contentes ;
Et comme, en général, un peu de fausseté
Est leur plus grand plaisir après la vanité,
On en peut, par hasard, trouver qui sont méchantes.
Mais qu’y voulez-vous faire ? elles ont la beauté.
 
 

VIII


 
Or la beauté, c’est tout. Platon l’a dit lui-même :
La beauté, sur la terre, est la chose suprême.
C’est pour nous la montrer qu’est faite la clarté.
Rien n’est beau que le vrai, dit un vers respecté ;
Et moi, je lui réponds, sans crainte d’un blasphème
Rien n’est vrai que le beau, rien n’est vrai sans beauté.
 
 

IX


 
Quand le soleil entra dans sa route infinie,
À son premier regard, de ce monde imparfait
Sortit le peu de bien que le ciel avait fait ;
De la beauté l’amour, de l’amour l’harmonie ;
Dans ce rayon divin s’élança le génie ;
Voilà pourquoi je dis que Margot s’y connaît.
 
 

X


 
Et j’en dirais bien plus si je me laissais faire.
Ma poétique, un jour, si je puis la donner,
Sera bien autrement savante et salutaire.
C’est trop peu que d’aimer, c’est trop peu que de plaire :
Le jour où l’Hélicon m’entendra sermonner,
Mon premier point sera qu’il faut déraisonner.
 
 

XI


 
Celui qui ne sait pas, quand la brise étouffée
Soupire au fond des bois son tendre et long chagrin,
Sortir seul au hasard, chantant quelque refrain,
Plus fou qu’Ophélia de romarin coiffée,
Plus étourdi qu’un page amoureux d’une fée,
Sur son chapeau cassé jouant du tambourin ;
 
 

XII


 
Celui qui ne voit pas, dans l’aurore empourprée,
Flotter, les bras ouverts, une ombre idôlatrée ;
Celui qui ne sent pas, quand tout est endormi,
Quelque chose qui l’aime errer autour de lui ;
Celui qui n’entend pas une voix éplorée
Murmurer dans la source et l’appeler ami ;
 
 

XIII


 
Celui qui n’a pas l’âme à tout jamais aimante,
Qui n’a pas pour tout bien, pour unique bonheur,
De venir lentement poser son front rêveur
Sur un front jeune et frais, à la tresse odorante,
Et de sentir ainsi d’une tête charmante
La vie et la beauté descendre dans son cœur ;
 
 

XIV


 
Celui qui ne sait pas, durant les nuits brûlantes
Qui font pâlir d’amour l’étoile de Vénus,
Se lever en sursaut, sans raison, les pieds nus,
Marcher, prier, pleurer des larmes ruisselantes,
Et devant l’infini joindre des mains tremblantes,
Le cœur plein de pitié pour des maux inconnus ;
 
 

XV


 
Que celui-là rature et barbouille à son aise ;
Il peut, tant qu’il voudra, rimer à tour de bras,
Ravauder l’oripeau qu’on appelle antithèse,
Et s’en aller ainsi jusqu’au Père-Lachaise,
Traînant à ses talons tous les sots d’ici-bas ;
Grand homme, si l’on veut ; mais poète, non pas.
 
 

XVI


 
Certes, c’est une vieille et vilaine famille
Que celle des frelons et des imitateurs ;
Allumeurs de quinquets, qui voudraient être acteurs.
Aristophane en rit, Horace les étrille ;
Mais ce n’est rien auprès des versificateurs.
Le dernier des humains est celui qui cheville.
 
 

XVII


 
Est-il, je le demande, un plus triste souci
Que celui d’un niais qui veut dire une chose,
Et qui ne la dit pas, faute d’écrire en prose ?
J’ai fait de mauvais vers, c’est vrai ; mais Dieu merci !
Lorsque je les ai faits, je les voulais ainsi,
Et de Wailly ni Boiste, au mains, n’en sont la cause.
 
 

XVIII


 
Non, je ne connais pas de métier plus honteux,
Plus sot, plus dégradant pour la pensée humaine,
Que de se mettre ainsi la cervelle à la gêne,
Pour écrire trois mots quand il n’en faut que deux,
Traiter son propre cœur comme un chien qu’on enchaîne
Et fausser jusqu’aux pleurs que l’on a dans les yeux.
 
 

XIX


 
Ô toi qu’appelle encor ta patrie abaissée,
Dans ta tombe précoce à peine refroidi,
Sombre amant de la Mort, pauvre Léopardi,
Si, pour faire une phrase un peu mieux cadencée,
Il t’eût fallu jamais toucher à ta pensée,
Qu’aurait-il répondu, ton cœur simple et hardi ?
 
 

XX


 
Telle fut la vigueur de ton sobre génie,
Tel fut ton chaste amour pour l’âpre vérité,
Qu’au milieu des langueurs du parler d’Ausonie
Tu dédaignas la rime et sa molle harmonie,
Pour ne laisser vibrer sur ton luth irrité
Que l’accent du malheur et de la liberté.
 
 

XXI


 
Et pourtant il s’y mêle une douceur divine ;
Hélas ! c’est ton amour, c’est la voix de Nérine,
Nérine aux yeux brillants qui te faisaient pâlir,
Celle que tu nommais ton « éternel soupir ».
Hélas ! sa maison peinte au pied de la colline
Resta déserte un jour, et tu la vis mourir ;
 
 

XXII


 
Et tu mourus aussi. Seul, l’âme désolée,
Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort.
Tu marchais en chantant dans ta route isolée.
L’heure dernière vint, tant de fois appelée.
Tu la vis arriver, sans crainte et sans remord
Et tu goûtas enfin le charme de la mort.
 

Novembre 1842.

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