Pierre Motin

in Le Parnasse des poètes satyriques, 1622


Satyre


La peur de l’avenir, dont le souci me pique,
Me fait chanter un homme aux charmes adonné,
Qui dedans le cristal d’un grand miroir magique
Me fait voir des objets, dont je fus étonné.
 
J’aperçus arriver dedans une litière
Une jeune beauté, dont un grand faisait cas.
C’était une Déesse en beauté la première,
Qui pensait être grosse et qui ne l’était pas.
 
Je vis un Saparon, à la moustache rude,
Monter un dromadaire et le mener en rond.
Je vis un homme armé couché dans une étude,
Portant comme Diane un croissant sur le front.
 
Je vis une Dryade aussi digne que belle
Dont le visage était de larmes tout baigné ;
Et ses armes parlaient d’une façon nouvelle,
Nommant piteusement son amant éloigné.
 
Je vis saint Honoré du haut du ciel descendre,
Maudire ses voisins et son propre séjour :
Si par édits publics on ne voulait défendre,
Que dedans son Église on ne fît plus l’amour.
 
Je vis raille amoureux dans les champs Élysées,
Des taupes, des serpents, se promener au soir :
Des veaux chercher l’écho de leurs voix déguisées,
Porter des habits d’hommes et sur l’herbe s’assoir.
 
Je vis un grand marais, où dans son onde claire
Chacun tenait sa ligne à pêcher du poisson :
Mais chacun se trompait, et n’y pouvait rien faire,
Pour n’avoir mis de l’or au bout de l’hameçon.
 
Au milieu des ardents qui luisaient par la rue
J’aperçus un berger par son désir conduit,
Qui malgré les regards de la troupe accourue
Recherchait son Aurore au milieu de la nuit.
 
Je vis une jument morveuse et forte en bouche,
Auprès d’un écuyer qui la voulait monter,
Comme un jeune poulain faire de la farouche,
Et d’un fâcheux discours ne se vouloir dompter.
 
Je vis mille valets au juge s’aller plaindre
D’un homme qui partout de la chair marchandait,
Et par ses vieux abus que l’on devait retraindre,
Ce qui valait cinq sols dix écus se vendait.
 
Deux chasseurs poursuivant deux biches à la quête,
J’en vis un qui blessa la sienne à coups de traits :
L’autre suivant la sienne eut du poil de la bête.
Si l’un est bon archer, l’autre n’est pas mauvais.
 
Je vis l’héliotrope ardemment embrasée,
Sans l’oser faire voir d’un amour non pareil,
Porter la tête basse et faute de rosée,
Mourant de ne mourir au rais de son soleil.
 
Je vis avecque l’orme de la verdure fraîche
Lier sa jeune vigne et prendre son appui :
Et de l’orme ridé la racine était sèche,
Dont la vigne eut frayeur et s’éloigna de lui.
 
De baume d’Orient je vis une fiole,
Que l’on voulait cacher de peur qu’elle fit vent ;
Mais le vent y passa d’une belle parole,
Qui de cette liqueur se parfuma souvent.
 
Je vis un grand héron sur la rive déserte,
Surprendre une grenouille et l’aller dévorant :
Mais depuis qu’elle eut eu la cuisse un peu ouverte
Il laissa ce tant peu et tout le demeurant.
 
J’aperçus l’Africain, que Carthage contemple,
Comme un Mars valeureux ennemi de la paix,
Ayant pendu son cœur à la voûte d’un temple,
L’en ôter pour le mettre en un lieu plus épais.
 
Je vis un corbeau d’Inde avec une araignée
Parler en voix humaine et rire en un jardin.
Je vis une guenon petite et mal peignée
Monter dessus un ours qui faisait le badin.
 
J’aperçus atteler quatre jeunes cavales
À un grand chariot nommé Nécessité :
Mais elles demeuraient dans les bourbes plus sales
À faute d’un chartier et d’un fouet redouté.
 
Je vis un champ de bois humecté d’apostumes
Que jamais le Soleil n’échauffait de ses rais :
Les pois n’y venaient point car c’était la coutume
Qu’on y voulait planter des fèves de marais.
 
Je vis un corps percé sembler un trou-Madame,
Servant de passe-temps aux enfants sans souci,
Qui jouent jour et nuit au trou de cette femme
Mais les boules étaient d’olives de Poissy.
 

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