
Tacitae per amica silentia Lunae.
Virgile.
Cinq Lunes autrefois se partageaient les cieux ;*
Des charmes descendaient de leurs faces pâlies,
Et ceux qui les osaient regarder dans les yeux
Étaient pris de folies.
Taaroa se mit donc à les conjurer ;
Lors, dans l’Immensité, leurs disques s’agitèrent,
Et d’une voix lointaine, et plaintive, à pleurer,
Les cinq Lunes chantèrent.
Elles chantèrent quoi ? — La légende le tait.
Le Dieu Taaroa fut-il juste ou perfide
En éteignant aux cieux ce groupe qui chantait
Son quintette livide ?
Elles chantèrent très longtemps, tantôt mourant,
Et tantôt se faisant plus fortes, plus profondes ;
Leur voix et leur clarté dans l’abîme courant
Semblaient nouer des rondes.
Puis ce fut tout ; bientôt, sous l’appel qui leur nuit,
Les Lunes à la fin sont prises de vertige,
Et l’on voit chavirer, par le lac de la nuit,
Cinq nénuphars sans tige ;
Cinq nénuphars de feu dont les blancs unissons
Sur le grand Océan, sont devenus cinq îles,
Avec, autour, les flots seuls rythmant leurs chansons
Cruelles ou tranquilles.
Mais les fous d’aujourd’hui, tout comme ceux d’hier,
Qui vont, la nuit, songer sous les lueurs menteuses,
Rêvent de voir le Ciel muet s’irradier
De cinq Lunes chanteuses !
*
* *
Les cinq Lunes étaient cinq masques ironiques,
Soupapes de la nuit par où les dieux cyniques
Écoutaient sangloter les hommes ténébreux ;
Et les trous de lumière en une voûte sombre,
Par où le ciel filtrait sa splendeur dans notre ombre,
Étaient cinq trappes d’ombre, en un sol d’or, pour eux.
*
* *
Enchanteresses et chanteuses,
Cinq Lunes, au ciel, autrefois
Faisaient des grimaces menteuses
Et laissaient descendre des voix.
Ceux qui songeaient, tendant le rêve
Aux danses du céleste rond,
Savaient comme un rayon s’achève,
En un langage, sous un front ;
Ceux qui s’arrêtaient, offrant l’âme
Aux échos du lumineux chœur,
Sentaient une semblable flamme
Tristement éclairer leur cœur.
Or, désertant ville et village,
Tous s’éprenaient du chant amer
Comme on consulte un coquillage
Qui garde le bruit de la mer.
Et l’homme ouvrait de grands yeux sombres
En écoutant le son de miel
Lui distiller, du haut des Ombres,
Les secrets sinistres du Ciel.
Alors le dieu noir des Ténèbres
Fit, de son trône menacé,
Des incantations funèbres
Au fond du firmament glacé.
Mais les cinq Lunes révoltées,
Prises pour l’homme de pitié,
Sur ses souffrances insultées
Cherchaient à l’instruire à moitié.
Et les voix descendaient plus graves
Du front des astres plus humains,
Dont les effluves plus suaves
Effleuraient ainsi que des mains.
Pourtant, sous le geste du maître,
Les hommes virent osciller
Le quintette complice et traître
Qui s’entêtait à révéler.
Et les cinq planètes sans armes
S’écroulèrent et, sans couleurs,
S’écoulèrent, comme cinq larmes,
S’effeuillèrent, comme cinq fleurs.
Et la seule Lune pâlie
Qui, sur nous, survit, sans vertu,
A gardé la mélancolie
De ce que les autres ont tu.
*
* *
Les cinq Lunes chantaient ! Que chantaient les cinq Lunes ?
Le rayon de leur voix s’émiettait sur les dunes,
Et le son de leur feu s’infiltrait dans le cœur ;
Et les Êtres épris de mystère et de rêve,
S’en allaient, sous la nuit, goûter comment s’achève
Un écho de lumière en un reflet de chœur,
Et divaguer au clair d’un astre fait de flamme,
De parfum et de bruit, qui se verse dans l’âme
Par cette Trinité qui l’y multiplia ;
Musique ayant l’éclat et la douceur d’un orbe
En lequel la lumière a le son d’un théorbe
Et l’arôme embrasé d’un grand magnolia.
_________
* Loti.
