Oscar V. de L. Milosz


La Charrette


 
L’esprit purifié par les nombres du temple,
La pensée ressaisie à peine par la chair, déjà,
Déjà ce vieux bruit sourd, hivernal de la vie
Du cœur froid de la terre monte, monte vers le mien.
 
C’est le premier tombereau du matin, le premier tombereau
Du matin. Il tourne le coin de la rue, et dans ma conscience
La toux du vieux boueur, fils de l’aube déguenillée,
M’ouvre comme une clef la porte de mon jour.
 
Et c’est vous et c’est moi. Vous et moi de nouveau, ma vie. Et je me lève et j’interroge
Les mains d’hôpital de la poussière du matin
Sur les choses que je ne voulais pas revoir.
La sirène au loin crie, crie et crie sur le fleuve.
 
Mettez-vous à genoux, vie orpheline
Et faites semblant de prier pendant que je compte et recompte
Ces fleurages qui n’ont ni frères ni sœurs dans les jardins,
Tristes, sales, comme on en voit dans les faubourgs
 
Aux tentures des murs en démolition, sous la pluie. Plus tard,
Dans le terrible après-midi, vous lèverez les yeux du livre vide et je verrai
Les chalands amarrés, les barils, le charbon dormir
Et dans le linge dur des mariniers le vent courir.
 
Que faire ? Fuir ? Mais où ? Et à quoi bon ? La joie
Elle-même n’est plus qu’un beau temps de pays d’exil ;
Mon ombre n’est ni aimée ni haïe du soleil ; c’est comme un mot
Qui en tombant sur le papier perd son sens ; et voilà,
 
Ô vie si longue ! pourquoi mon âme est transpercée
Quand cet enfant trouvé, quand frère petit-jour
Par l’entrebâillement des rideaux me regarde, quand au cœur de la ville
Résonne un triste, triste, triste pas d’épouse chassée.
 
 
Te voici donc, ami d’enfance ! Premier hennissement si pur,
Si clair ! Ah, pauvre et sainte voix du premier cheval sous la pluie !
J’entends aussi le pas merveilleux de mon frère ;
Les outils sur l’épaule et le pain sous le bras,
 
C’est lui ! C’est l’homme ! Il s’est levé ! Et l’éternel devoir
L’ayant pris par la main calleuse, il va au devant de son jour. Moi,
Mes jours sont comme les poèmes oubliés dans les armoires
Qui sentent le tombeau ; et le cœur se déchire
 
Quand sur la table étroite où les muets voyages
Des veilles de jadis ont, comme ceux d’Ulysse,
Heurté toutes les îles des vieux archipels d’encre,
Entre la Bible et Faust apparaît le pain du matin.
 
Je ne le romprai pas pour l’épouse terrestre,
Et pourtant, ma vie, tu sais comme je l’ai cherchée
Cette mère du cœur ! Cette ombre que j’imaginais
Petite et faible, avec de belles saintes mains
 
Doucement descendues sur le pain endormi
À l’instant éternellement enfant du Bénédicté
De l’aube ; les épaules étaient épaules d’orpheline
Un peu tombantes, étroites, d’enfant qui a souffert, et les genoux
 
De la pieuse tiraient l’étoffe de la robe
Et dans le mouvement des joues et de la gorge
Pendant qu’elle mangeait, une claire innocence,
Une gratitude, une pureté qui faisait mal — ô
 
Vie ! Ô amour sans visage ! Toute cette argile
A été remuée, hersée, déchiquetée
Jusqu’aux tissus où la douleur elle-même trouve un sommeil dans la plaie
Et je ne peux plus, non, je ne peux plus, je ne peux plus !
 

Adramandoni, 1918

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