Oscar V. de L. Milosz

À la Beauté, 1907


À la Beauté


 

À Mme la Comtesse Marie Krasicka.


Toi qui n’ouvres les bras qu’au désir des rebelles
Et qui, malgré les ans, frémis d’avoir nourri
Du lait riche en ferment de tes sombres mamelles
Eschyle, Michel Ange et Dante Alighieri,
 
Au fils d’un siècle ingrat ne voile pas ta face
Ni du temple éternel ne lui défends l’accès ;
Il ne ressemble pas au quémandeur qui passe
Soupesant dans ses doigts l’obole du succès.
 
Quand ton chant fait se fondre en un même délire
L’ivresse de la vie et l’amour du tombeau
En moi je sens monter la tendresse qu’inspire
La solitude à l’aigle ou la nuit au corbeau.
 
Dans la coupe de grès qu’à mes lèvres tu portes
L’hysope à la cigüe a prêté sa saveur ;
Ton heure d’abandon a la beauté des mortes
Et de l’arrière-été la sauvage langueur.
 
Lorsque d’un cœur lassé des regrets périssables
Nul glas ne trouble plus le silence d’airain,
Tu viens, pareille aux vents qui déplacent les sables,
Découvrir le tombeau mouvant du pèlerin.
 
Dans la nuit du destin ta nostalgie étrange
Du souvenir sans cesse attise les flambeaux
Et l’antique infortune, à ton appel, échange
Contre un manteau de fête un linceul en lambeaux.
 
Trop souvent dans le cours d’une vie incertaine
J’ai goûté d’un amour qui n’était pas le tien ;
Mais le sein de granit de la tendresse humaine
N’a jamais su meurtrir un front olympien.
 
Qu’importe que l’horreur m’épie encor dans l’ombre.
Depuis longtemps déjà le pire est arrivé.
Je ne me souviens plus ni du nom, ni du nombre
De ceux qui m’ont jadis d’amertume abreuvé.
 
Sur mon visage en vain tu chercherais la trace
Des tempêtes qui l’ont autrefois ravagé ;
Leur sombre souvenir flotte devant ma face
Comme au front de la lune un souci passager.
 
— Toi dont l’ivresse enseigne aux âmes préparées
Que la seule apparence est réelle ici-bas,
Fais-moi noyer au sang de tes vignes sacrées
Et la peur de la vie et l’horreur du trépas.
 
 
 

* * *


 
Que la nuit est profonde au cœur du solitaire !
Tout espoir à jamais semble en être banni.
Nul ami n’en voudrait pénétrer le mystère ;
Le hibou souvenir craint d’y faire son nid.
 
Pour guérir de son mal ce fils d’un siècle inique
L’esclave la plus belle ajouterait en vain
Du baume de Judée au népenthès attique.
Le héros délaissé meurt de son mal divin.
 
De l’offense en son cœur la trace est éternelle
Comme le souvenir du meurtre dans l’acier ;
S’il fuit vers les sommets, le goût des pleurs se mêle
Dans le creux de ses mains, au sanglot du glacier.
 
Le flot impatient arrêté par les vannes
Connaît seul le secret des désirs réprimés.
— C’est une immensité fermée aux caravanes ;
La lune du désert ne s’y lève jamais.
 
Les pleurs ont dans le vif des tombes anciennes
D’une auguste douleur gravé les attributs ;
Mais le sens est perdu de ces plaintes humaines
Et leur légende est close aux enfants des tribus.
 
Une immuable horreur régit cette nature
Également hostile aux hivers, aux étés ;
L’hyène y chercherait vainement sa pâture
Car il n’est plus de deuil pour ces cœurs dévastés.
 
De l’océan ils ont la brûlante amertume
Et leur ardeur ressemble à ce galop marin
Qui d’une bouche aride et sifflante d’écume
Ronge éternellement le granit de son frein.
 
Là, nul ne se hasarde aux sombres promontoires ;
Les grands vents ont soufflé sur la clarté des tours
Et l’attente elle-même à ces profondeurs noires
N’ose plus rappeler la date des retours.
 
Quelquefois seulement un rire de sirène
Ramène lentement à la face des eaux
Les lambeaux repoussants de quelque épave humaine
Que le pulpe indolent abandonne aux oiseaux.
 
Et telle est la terreur qui règne en ces parages
Du désenchantement et de l’inimitié
Qu’au seul aspect des cieux, des eaux et des rivages
Le dégoût s’y soulève au cœur de la pitié.
 
 
 

* * *


 
Que cependant ta lyre aux sept cordes sacrées
Déroule l’arc-en-ciel de ses sons dans les airs ;
Déjà l’aube s’entrouvre aux mers énamourées
Et la vie affamée envahit les déserts.
 
Douce aiguade de joie et source de souffrance !
Ton amour n’est-il pas, aux cœurs rongés d’ennui,
Ce qu’à la solitude est la ressouvenance,
Au visage éploré la fraîcheur de la nuit ?
 
L’inconstante sagesse attend le jeune sage
Et la foi vieillissante appelle un dieu nouveau ;
Le vrai change de nom, de forme et de visage ;
L’éternité d’hier habite le tombeau.
 
Car la vie est semblable à l’amante infidèle
Qui d’un souffle enivrant ayant humé le vin
S’enfuit, et ne s’arrête en sa course cruelle
Que pour cueillir un lys au tournant du chemin.
 
L’idole que nos mains hier ceignaient de roses,
Le dégoût aujourd’hui déjà la jette bas ;
Quel noir destin régit ces êtres et ces choses
Et qu’il eût mieux valu ne les connaître pas !
 
Toi seule tu n’es pas un songe de passage ;
Ton idéal vivant à l’antique est pareil,
Et telle tu dormais au creux du sarcophage,
Telle nous te voyons, debout dans le soleil !
 
 
 

* * *


 
Ta tendresse me moque et me trahit, peut-être ;
Mais qu’importe le vrai dans les choses d’amour ?
Mon cœur joyeux jamais ne l’a voulu connaître
Et saura l’ignorer jusques au dernier jour.
 
Que le laurier riant de ta fraîche couronne
S’incline en frémissant vers un plus jeune front ;
Le dieu vainqueur bénit l’oubli qui l’environne
Et de la renommée il redoute l’affront.
 
Son triomphe n’est pas de ceux que l’on acclame,
Mais si de son labeur l’abandon est le prix,
C’est qu’il n’est pas de baume à qui souffre d’une âme
Et que l’amour sied mal au masque du mépris.
 
Le funèbre aquilon peut s’abattre avant l’heure
Sur le Pinde désert et ses bois aux troncs creux :
L’arbre immortel se dresse auprès de ma demeure
Comme au pied du tombeau le cyprès ténébreux.
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Vеrlаinе : Lоndrеs

Glаtignу : Lеs Αntrеs mаlsаins

Lа Villе dе Μirmоnt : «Ρаr un sоir dе brоuillаrd, еn un fаubоurg du nоrd...»

Lаfоrguе : Guitаrе : «Vоus qui vаlsеz се sоir...»

Jаmmеs : J’аimе l’ânе

Rоllinаt : L’Αngе pâlе

Vоltаirе : «Сi-gît qui tоuјоurs bаbillа...»

Lаmаrtinе : Ρеnséе dеs mоrts

Сrоs : Сrоquis

Αpоllinаirе : Grаtitudе

☆ ☆ ☆ ☆

Rоnsаrd : «Τе rеgаrdаnt аssisе аuprès dе tа соusinе...»

Rоllinаt : Lа Сhаnsоn dе l’аmаnt

Jаmmеs : ΑLΕXΑΝDRΕ DΕ RUСHΕΝFLΕUR (frаgmеnt)

Vеrlаinе : Соlоmbinе

Gérаrd : Lа Сhаumièrе

Rоllinаt : Sаgеssе du fоu

Vеrlаinе : «Lеs pаssаgеs Сhоisеul аuх оdеurs dе јаdis...»

Rоdеnbасh : Dégоût

Vоltаirе : «Hé quоi ! vоus êtеs étоnnéе...»

Vоiturе : «Ρоur vоus sеrvir...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «Сеuх qui dеs Rоis, pаr fаits сhеvаlеurеuх...» (Τаhurеаu)

De Jаdis sur Соrrеspоndаnсеs (Βаudеlаirе)

De Jаdis sur Ρlаintе (Саrсо)

De Сосhоnfuсius sur Lе Μеrlе (Klingsоr)

De Jаdis sur Саügt (Jаmmеs)

De Сосhоnfuсius sur Sоnnеt mаdrigаl (Сrоs)

De Εsprit dе сеllе sur «Lе sоn du соr s’аffligе vеrs lеs bоis...» (Vеrlаinе)

De Сurаrе- sur «Jе nе sаis соmmеnt је durе...» (Ρizаn)

De Gаrdеur dе саnаrds sur Ρhèdrе (Fоurеst)

De Gégé sur Sоir dе Μоntmаrtrе. (Τоulеt)

De Μаlvinа- sur «Quе tristе tоmbе un sоir dе nоvеmbrе...» (Νоuvеаu)

De Lеmiеuх Sеrgе sur «Vоtrе rirе еst éсlаtаnt...» (Lа Villе dе Μirmоnt)

De Сurаrе- sur «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...» (Αrvеrs)

De Сhristiаn sur Rêvеriе sur tа vеnuе (Αpоllinаirе)

De Diсkо rimеur sur «Jе rêvе dе vеrs dоuх еt d’intimеs rаmаgеs...» (Sаmаin)

De Νаguèrе sur «Sеs purs оnglеs très hаut dédiаnt lеur оnух...» (Μаllаrmé)

De Vinсеnt sur «Ô qu’hеurеuх еst сеlui qui pеut pаssеr sоn âgе...» (Du Βеllау)

De Εsprit dе сеllе sur Сhаnsоn (Οmbrе du bоis) (Lоuÿs)

De Αlbеrtus sur Сhаnsоn : «Ô biеnhеurеuх qui pеut pаssеr sа viе...» (Dеspоrtеs)

De Vinсеnt sur «Αfin quе pоur јаmаis...» (Βаïf)

De Εsprit dе сеllе sur «Ô Τоi qui аs еt pоur mèrе еt pоur pèrе...» (Jоdеllе)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе