Oscar V. de L. Milosz

Les Sept Solitudes, 1906


À Ænobarbus


 
 

I


 
À Néron Claude César, salut. — Un barbare
A fait une chanson pour toi : daigne l’entendre.
Tu fus jadis toi-même un joueur de cithare
Applaudi pour ses chants héroïques et tendres.
 
Dois-je te faire rire ou te faire pleurer ?
Toujours un rire vain succède aux larmes vaines.
Pour commencer, comme Terpnus je frapperai
Par trois fois l’or flétri de la lyre romaine.
 
N’entends-tu pas, du fond de ta torpeur farouche,
Attentive au petit bruit du sang dans ton cœur,
Le battement du cœur d’Amour frapper ma bouche
Les syllabes tomber, avec des sons de pleurs ?

« Joyeuse ou triste, hélas, notre âme meurt trahie. »
— Reconnais-tu le rire et le sanglot des cordes,
César adolescent qui fuyais les discordes
Et qui faisais rêver les filles d’Achaïe ?
 
Ou, Jupiter d’or fauve au seuil du Capitole
Entends-tu, vers ton socle incendié de fleurs,
Monter, comme vers le soleil la voix des folles,
Les hymnes des mignons et des gladiateurs ?
 
Lève-toi, drapons-nous dans les pourpres latines !
On acclame les chars et gaspille les vins,
Et les sables amers qui brûlent les narines
Aveuglent l’horizon des calendes de juin.
 
Le plus cruel destin est plus beau que la mer !
Si tu pleures ou ris sur le sépulcre vide
De ton cœur ; si les doigts des froides Euménides
Du dégoût ont blessé la harpe de tes nerfs,
 
Si l’offense te laisse une trace éternelle
Comme le souvenir du meurtre dans l’acier ;
Si, sur les hauts sommets, le goût des pleurs se mêle
Dans le creux de tes mains au sanglot du glacier,
 
Lève-toi, l’air est jeune et l’eau brille de brises
Et les chants de jadis soupirent dans l’écho.
Ceins-toi d’amour ardent pour ceux que tu méprises ;
Le monde est tien, comment peut-il n’être pas beau ?
 
 
 

II


 
Ton rire impérial sonne parmi les thrènes
De la Mort attentive aux gestes de ta main ;
Les panthères, lapant la pourpre des arènes
Brillent sinistrement dans le soleil romain !
 
Le cortège pompeux des époques tuées,
Des Autrefois sans honte et sans étonnement
Avec ses chars traînés par les prostituées
Dans la nuit de mon cœur défile gravement.
 
Drapons notre néant dans le mépris des rêves ;
Nous avons trop souvent sangloté vers l’azur.
L’universel silence et le pardon du glaive,
La vie est le moment d’une ombre sur un mur.

— Réveille-toi, Ænobarbus, réveille-toi !
Comment peux-tu te croire dieu, toi dont la vie
Épuisa dans l’horreur d’une seule agonie
Tout son trésor d’amour, de douleur et d’effroi ?
 
 
 

III


 
Mais le premier accord s’est rompu dans un rire,
Un rire grave au fond de l’abîme des temps
Où le nom de César et le nom de l’Empire
Sont des feuillets de cendre emportés par le vent.

Sans trop t’aimer, sans trop te mépriser, je foule
Les traces de tes pas sur le chemin des jours.
Toujours le même amour qui sanglote et roucoule,
Et les mêmes adieux et les mêmes retours ;
 
Toujours les mêmes chants, toujours le même rêve.
Inlassable, il consacre à la même beauté
Le chef-d’œuvre nouveau, strophe imparfaite et brève
Au poème sans fin de la vie ajoutée.
 
Le besoin de scruter l’horizon des Demains,
Les longs jours sans pensée en face de la mer ;
Le Présent dont déjà nous sommes orphelins,
Les souvenirs saisis par les glaces d’Hier.
 
Le désir de pleurer et le besoin de battre,
Les ongles du supplice aux mains de la pitié,
Le cœur de l’histrion devenu son théâtre,
La moitié du serpent cherchant l’autre moitié.
 
Le flux et le reflux des flancs et de la gorge,
L’insupportable pouls qu’on voudrait arrêter,
Et dans son propre cœur le bruit des mille forges
Du remords, de la peur et de la cruauté !
 
La douceur qui détruit, la douleur qui répare
L’équilibre du mal que l’on ne peut saisir,
Le combat du cœur triste et de la chair barbare,
L’inassouvissement penché sur le désir !
 
Au croisement de nos vieilles routes lassées,
Comme jadis, l’Ennui, le berger maigre et noir
Rassemble ses troupeaux de sinistres pensées
Et les chasse en sifflant vers son rouge abreuvoir.
 
 
 

IV


 
Mais le temple est désert ; les flambeaux sont éteints ;
L’écho n’a plus de voix pour les strophes antiques.
Une atmosphère hostile étouffe les cantiques
Et la mer elle-même est veuve des lointains.
 
Tout est triste et petit et le chétif poète
N’ose plus demander aux faux Césars drapés
Dans les plis chrétiens des toges de la paix
Le sang qui rajeunit les pourpres de la fête.
 

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