I. — Parade
« À la lutte, à la lutte, ohé, génie et gloire !
« Qui veut voir en maillot, en chemise, en collant
« Poudrés d’or ou reins nus les hommes de talent.
« Voici les fils publics et les montreurs de foire !
« Le gars normand ? — Présent. À chaque assaut, victoire.
« Trapu, la chair épaisse et le poil rutilant,
« C’est le coup littéraire au solide relent,
« L’homme étalon du jour !
Cet autre à toison noire
« Qui se carre en jonglant, beau comme un dieu d’airains
« C’est le poète aimé, l’acrobate à tous crins
« De l’unique et divine hystérique moderne !
« Messieurs, voyez mes bras ! »
« Monsieur, voyez mes reins »
« Madame, voyez mon... »
Et dans Paris caverne
Bout le boniment fou des poètes forains.
II. — La Voix d’or
Le fifre s’exaspère et « Zim-Boum », la cymbale
Tonitrue et voilà qu’au milieu des hoquets,
Des cris, des beuglements, au halo des quinquets,
La divine apparaît.
Sa traîne triomphale
Est d’un satin si blême et sa chair idéale
Si frêle, qu’au milieu des énormes bouquets,
Outrageusement blancs des Grelotteux coquets,
On dirait un rayon de lune.
Sidérale
La divine s’avance et givrée, en mica
Elle parle et soudain sa voix d’harmonica
Tinte fausse et voilà qu’au-dessus de la foule
La neige en flocons blancs tombe lente : en éclats
De verre sa voix craque et le public s’écoule,
S’éloignant lentement de l’actrice Verglas.
III. — L’Homme en noir
Drapé d’un grand manteau, masqué, la tête blonde
D’un blond roux, crespelé comme une mousse d’ors,
L’homme en noir est auprès, dans l’étroit justaucorps
De velours, intrigant le public à la ronde.
Sur le char populaire, où s’éraillent les cors
Des lutteurs, svelte et fier et sanglé de cuir jaune
L’homme avec des dédains de roi lassé du trône
Cingle de ses mépris la foule et ses efforts.
De clairs grelots d’argent sonnent à ses chevilles,
À ses bras haut gantés de fauve, à son cou blanc
Serti de tulle noir orné de cannetille,
Et, poète ironique et chanteur insolent,
Aux badauds assourdis l’homme à la cape noire
Râcle des airs muets sur une bassinoire.
IV. — À la fange
« Sportmen, voyous, banquiers, potaches, à la fange !
Entrez. »
Là le succès est immense, on se tord.
Debout dans un landau, d’un fabuleux décor,
Peint de Cupidons bleus sur un fond rose orange,
Ricane, roide et blême, une vendeuse étrange
Dans un baiser savant et long contre un louis d’or
Elle vend la Folie et le Spasme et la Mort ;
Et son nom stigmatise une époque.
Elle est d’Ange.
Le public arrêté, dans la stupeur farouche
D’un bétail, a l’horreur du rouge de sa bouche,
Gouffre ignoble où le sang luit et perle en corail.
Tous ont peur et pourtant chacun d’un regard louche,
Épris de cette lèvre au sûr et lent travail
Couve cette artisane habile en fausse couche.
V. — À la lutte
« À Cythère, à Lesbos, c’est la fête des fêtes
Celle où d’un rêve impur les sens hallucinés
Mêlent aux bruns lutteurs les blonds efféminés
Et les jokeys d’un club au clan des bleus poètes.
Tribuns blasphémateurs, doux chanteurs d’odelettes,
Dévotes de Sapho, rêveurs illuminés
De Pathmos, grands seigneurs, marlous et raffinés
Font autour des tréteaux un océan de têtes.
Et le fifre fait rage et « Zim-Boum », la cymbale
Tonitrue, et la foule horrible et triomphale
Mêle au bruit des baisers l’aigre son des louis d’or.
« À la lutte, à la lutte, ohé, génie et gloire,
« Voici les fils publics et les montreurs de foire
Et Paris proxénète est au fond du décor.
