Jean Lorrain

L’Ombre ardente, 1897


La Chimère


 

Pour Gustave Moreau.


La Chimère indomptable aux yeux profonds et bleus,
Abîmes rayonnants dans un visage d’homme,
Des lointaines Memphis aux Babels qu’on renomme,
Droite, appuie au Zénith ses quatre pieds en feux.
 
Son poitrail qui se cabre et ses jarrets nerveux
Emportent par le gouffre, où l’air siffle et s’enflamme,
Lascif et douloureux, un souple corps de femme
Nue et flottant dans l’ombre entre ses lourds cheveux.
 
Les crins d’or de la bête et la toison d’aurore
De la femme en extase, embrasant l’air sonore,
Font une aube de gloire au fond du ciel obscur.
 
Le vertige les tord et, dardant sa prunelle,
Les bras autour du cou du monstre aux yeux d’azur,
S’enfonce dans la nuit la Rêveuse éternelle.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 28 juillet 2015 à 11h50

Cavalière
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L’Amazone avançant sur les herbages verts
Entre dans la lumière un peu décomposée ;
Sur la selle, légère, artistement posée,
Elle galope, vive, en terrain découvert.

Déjà le chaud soleil a repris la rosée
Et le grand cheval d’or, filant comme un éclair,
Emporte l’héroïne en ce monde trop clair,
Au monde révélée, au péril exposée.

Ne sachant qu’en penser, ils ont, les braves gens,
L’air perplexe devant ce parcours dérangeant,
Soupçonnant la révolte, ou même, l’insolence.

Mes chers concitoyens, vous n’êtes pas méchants,
Si vous ne comprenez la danse ni le chant,
Donnez-leur cependant l’hommage du silence.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 14 octobre 2018 à 14h34

Amazone matinale
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L’amazone, ayant bu un grand bol de thé vert,
Nous chante une chanson par elle composée
Dont les paroles sont légèrement osées,
Mais sans inconvénient pour un esprit ouvert.

La mélodie en est tendre comme rosée ;
Le rythme, par instants, est vif comme l’éclair.
Amazone, ma soeur, que tes accents sont clairs
Et que ton ironie est savamment dosée !

Tu chantes pour les rois et pour les braves gens,
Pour ceux que divertit ton style dérangeant :
«Élégance», chez toi, rime avec «insolence».

Envers toi, je le crois, nul ne sera méchant,
Car nobles et valets ont besoin de ton chant :
Mais je les vois aussi écouter ton silence.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 3 février 2021 à 13h46

Manu-Manu d’argent
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L’animal est farceur, mais il n’est point pervers,
Nulle calamité par lui ne fut causée ;
Ses blagues sont toujours artistement dosées,
Vous ne devez donc pas les prendre de travers.

La vie par sa parole est métamorphosée,
Les mots de son discours semblent flotter dans l’air ;
De ce qu’il nous décrit, rien n’est tout à fait clair,
Même quand on le scrute à tête reposée.

Tu sais nous divertir, Manu-Manu d’argent,
Tu donnes le sourire aux simples bonnes gens;
Nous sommes éblouis par tes ambivalences.

Puis, tu veux être aimé, quel sentiment touchant !
Le peuple en est d’accord, c’est un noble penchant ;
Souvent je les entends t’approuver en silence.

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