Georges Lorin

Paris rose, 1884


Les Maisons


 
Avec leurs yeux carrés, rangés
Comme des soldats en bataille,
Les maisons en pierre de taille
Regardent les flots passagers
De Parisiens et d’étrangers
Courant, au milieu des dangers
Du trottoir traître et des voitures,
Après l’or et les aventures,
Avec des pas lourds ou légers.
 
Dans les villes où, par la brume,
On jurerait, qu’en les créant,
Un énorme rabot géant
Aligna d’un coup leur costume,
Côte à côte, avec amertume,
Le long des tapis en bitume,
Elles rêvent, évidemment,
Au monotone accoutrement
Que leur infligea la coutume.
 
Riches, modestes ou taudis,
Ce sont de grands cerveaux pleins d’hommes
Qui, le soir, à l’heure des sommes,
Par les durs labeurs engourdis,
Pour plonger leurs sens alourdis
Dans un calme de paradis,
Ferment leur paupière en persienne,
Que le rideau de valencienne
Remplace par les chauds midis.
 
En général, elles sont sages.
Les vieilles et les monuments
Arborent maints enseignements
Aux balafres de leurs visages.
Coquettes... comme des corsages,
Elles fleurissent leurs vitrages.
Mais, malgré leur air comme il faut,
Elles ont un affreux défaut :
Les maisons sont anthropophages.
 
Elles avalent des passants
Et rejettent, avec leur porte,
D’autres gens que la rue emporte
Parmi ses remous incessants.
Sur leurs balcons resplendissants
Brillent, par milliers et par cents,
Des lettres qui sont leur langage
Doré... qui tente et vous engage
À des achats intéressants.
 
La cité les rend confondues.
Mais, sous des aspects attachants,
On les rencontre dans les champs,
Au bord des routes répandues,
Ou bien, s’accrochant, éperdues,
Aux cimes des roches ardues,
Parfois, folles de liberté,
Isolant leur tranquillité
Si loin, qu’elles semblent perdues.
 
Celles-là n’ont souvent qu’un œil ;
Mais, plus que les hautes façades
Que la vue arpente en glissades,
Où le pittoresque est en deuil,
J’aime leur plâtras sans orgueil,
Le feuillage, d’un frais accueil,
Les ornant d’aimables ceintures,
La simplesse de leurs toitures,
Et le concierge..... absent du seuil !
 
Semant la terreur dans la foule,
Les maisons meurent quelquefois
Au son de lugubres beffrois,
Le feu rapace y tord sa houle ;
La brusque avalanche qui roule
Assomme le chalet qui croule ;
Et, mélancoliques, nos yeux
Ont vu bien des pignons joyeux
Ensevelis par l’eau qui coule.
 
Mignonne, je n’ai de raison,
Quand ma fortune sera pleine,
Pour préférer cité ni plaine.
Que l’une masque l’horizon,
Que l’autre étale son gazon !...
Pauvre oiselet sans trahison,
Qui fit son nid de tes prunelles,
Je ne veux de repos qu’en elles :
Dans ton cœur j’ai fait ma maison.
 

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