Georges Lorin

Paris rose, 1884


Les Gens


 
Il en est de gras et de maigres !!
Il en est avec des jupons,
Des corsets et des yeux fripons,
Ceux-là, bien plus que tous, allègres !!
Il en est de blancs et de nègres !
De très-polis, de gais, d’intègres,
De maladroits et de pervers,
De rêveurs, qui riment des vers,
Et d’autres jetant des cris aigres !
 
Il portent, vieillards ou marmots,
Un bâton où leur main s’appuie,
Ou bien, ouvrent un parapluie,
Dès que viennent les temps grimauds,
Pour éviter les mauvais maux.
D’aucuns frappent des animaux
Qu’ils accrochent à des voitures,
Sans souci de leurs courbatures,
En leur disant de vilains mots !

Et tous passent et disparaissent !
D’autres reviennent, et toujours,
Du matin au soir, tous les jours,
Ils se bousculent et s’empressent !
Les uns à d’autres s’intéressent,
Leur prennent les mains et les pressent...
D’autres restent indifférents !
Leurs pas, qui sont incohérents,
Parfois sont brefs, parfois paressent !
 
Les pressés, avec un air fou,
Grimpent sur des balcons qui roulent ;
Deux se cognent, et puis, s’écroulent
Sur le trottoir qui n’est pas mou.
Puis, regagnent l’horizon flou,
En se glissant dans le frou-frou
Des habits noirs, des robes roses...
Et... rieurs, narquois ou moroses...
Tout cela court je ne sais où.
 
Où vont-ils ? Et pourquoi ? Quel rêve ?
Comme ils filent, viennent et vont !
Et savent-ils bien ce qu’ils font ?
Dans un ballon l’un deux s’enlève,
N’ayant nulle crainte qu’il crève...
L’autre consulte l’heure brève,
Et, dans un train, très dangereux,
Il part, avec un air heureux,
Près d’un, dont la joie est en grève.
 
Et cela se passe à Bercy,
À la Villette, en Angleterre !..
Il en est sur toute la terre
De Pékin a Montmorency.
Sur les flots traîtres, en voici :
Outre tous ceux qui sont ici :
Il en est par-delà les nues,
Parmi les sphères inconnues ;
Il en est dans la lune aussi.
 
Et depuis des TRILLIARDS d’années,
Et puis encor des ANS, des ANS,
Bonnes ou d’instincts malfaisants
Sur leurs silhouettes ornées
Par les modes enrubannées,
Toutes ces têtes couronnées
De fronts, parfois intelligents
Sont, par leurs deux pieds diligents,
Vers des buts obscurs entraînées.
 
Or, moi, je voudrais bien savoir
Ce qui guide leur course folle,
De quoi cette houle raffole,
Ce qu’elle cherche et voudrait voir,
Ce qui guide son cher espoir
Au fond de ce problème noir,
Mais rien... RIEN que le Temps qui sonne.
Venant me dire qu’en personne,
Il faut courir aussi. Bonsoir.
 

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