Georges Lorin

Paris rose, 1884


La Ronde


À TOUS.


La ribambelle des bambins
Tourne, tourne comme on s’envole,
Et, sur un air simple et frivole
Ils s’entraînent, les chérubins.
 
Les menottes dans les menottes,
Croisant leurs petits doigts rosés,
Par le grand soleil arrosés,
Ils chantent à pleines quenottes.
 
Leur rire, adorable et dispos,
Met une fossette à leur joue,
Et l’ombre des arbres se joue
Dans les plumes de leurs chapeaux.
 
Ils chantent en changeant les gammes :
Ils chantent le Pont-d’Avignon.
Avec un salut très mignon,
Les messieurs font la cour aux dames.
 
Ils chantent de tous ces airs-là
Que nous chantions dans notre enfance.
Ils chantent : Entrez dans la danse !
Et puis : Giroflé, girofla.
 
Les garçons, pareils aux fillettes,
Ont comme elles des cheveux blonds
Tout aussi bouclés, aussi longs,
Des mines aussi joliettes,
 
Des costumes aussi coquets.
Les robes, pleines de dentelles,
De rubans et de bagatelles,
Sont fraîches comme des bouquets.
 
Tout cela saute, tourne, danse
Avec des éclats triomphants ;
Sur les épaules des enfants
Les cheveux battent la cadence.
 
Or, cette couronne d’amours
Ayant charmé mes yeux moroses,
J’ai voulu voir les bébés roses
S’enivrer dans leurs mille tours.
 
Et dans ce gai papillotage
De cols blancs et de mollets nus,
Mes ans, qui se sont souvenus,
Accompagnent leur caquetage.
 
Quand, soudain !... comme ils bondissaient.
J’ai vu leurs lèvres si carminés
Bleuir... et gamins et gamines
Qui pâlissaient et grandissaient !...
 
Quel rêve absurde m’hallucine !
La ronde tourne cependant ?
Et j’entends son gosier ardent
Chanter : Dansons la capucine !
 
Dansons ! Impitoyablement,
Le cauchemar change visages,
Robes, chapeaux, mignons corsages,
Doucement, insensiblement.
 
Doucement, doucement, que dis-je ?
Non ! c’est vertigineusement
Que leur âge et leur vêtement
Subit l’étreinte du prodige.
 
Sur les belles, des tabliers
Effacent les jupes de soie.
Une main, sans que je la voie,
Met aux garçons de gros souliers.
 
Sur le dos ils portent un livre
Énorme, triste, lourd, puis deux.
Puis trois... Ils cherchent autour d’eux
Quelque chose qui les délivre.
 
Les bouquins vont voler dans l’air,
Car à leurs yeux, disant leurs âmes,
Les yeux des filles, presque femmes,
Ont répondu par un éclair.
 
Alors, par leurs bras forts et souples
Faits pour n’être jamais lassés,
Les beaux corps blancs sont enlacés.
Et la ronde tourne par couples.
 
Mais, bientôt, la plainte du vent
Apporte un cri lointain de haine.
La ronde chante à perdre haleine :
Fanfan la Tulipe, en avant !
 
Un bruit sourd de canon résonne.
Blafarde, la ronde aux abois
Chante : Nous n’irons plus au bois...
Dans l’air un glas funèbre sonne.
 
Les voilà perclus et tremblants.
On chante : Il était une vieille...
Adieu rire et bouche vermeille !
Les bébés ont des cheveux blancs.
 
Mais la ronde, quoique hagarde,
Le dos courbé, les membres las.
S’acharne... et parmi les hélas !
On chevrote : La tour prends garde !
 
Leurs fronts semblent vouloir dormir
Dans le bercement du manège,
Le ciel gris fait tomber la neige
Et je crois entendre gémir.
 
Leur paupière n’est point rouverte,
Et leur rigidité fait peur !
La terre, pleine de stupeur,
D’un linceul de mort s’est couverte !
 
Leurs habits tombent, et leurs chairs
Ont laissé leurs poitrines vides !
Plus rien de leurs lèvres livides !
Plus rien de mes bébés si chers !
 
Plus rien ! Oh ! si ! mon épouvante !
Les deux grands trous noirs de leurs yeux
Et le rire silencieux
De leur face presque vivante.
 
Plus rien ! si ! la ronde en fureur
Qui tourne, tourne, et se disloque
Lâchant ses os, loque par loque,
Et sans pitié pour ma terreur !
 
Jusqu’à ce qu’un rond de poussière
Remplace le rond des amours.
Et puis s’envole pour toujours
Dans le vent qui tournoie... Arrière !
 
Quel démon fait tourner mes pas ?
Qui grince ainsi dans mon oreille ?
Dans une autre ronde pareille
On m’entraîne ? — Je ne veux pas !!!

Mais... quelle est donc l’étrange histoire
Où vous m’avez laissé partir ?
Va-t-il falloir m’en repentir ?
Votre inquiétude est notoire...
 
Vous ne souriez pas souvent ?
Qu’ai-je dit ? Ah oui ! Chansonnettes,
Enfants, hommes, vieillards, squelettes :
De la poussière et puis du vent.
 
Oh ! Messieurs, dans quelle folie
Laissez— vous s’égarer ma voix ?
J’ai menti ! Car ce que je vois :
C’est, toujours fraîche et plus jolie,
 
La ribambelle des bambins
Qui tourne, comme l’on s’envole...
Et sur un air simple et frivole
Ils s’entraînent, les chérubins !

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