Charles Leconte de Lisle

Poèmes et Poésies, 1857


Les Hurleurs


 
Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes,
La ville s’endormait aux pieds des monts brumeux.
Sur de grands rocs lavés d’un nuage écumeux
La mer sombre en grondant versait ses hautes lames.
 
La nuit multipliait ce long gémissement.
Nul astre ne luisait dans l’immensité nue ;
Seule la lune pâle, en écartant la nue,
Comme une morne lampe oscillait tristement.
 
Monde muet, marqué d’un signe de colère,
Débris d’un globe mort au hasard dispersé,
Elle laisse tomber de son orbe glacé
Un reflet sépulcral sur l’océan polaire.
 
Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffants,
L’Afrique, s’abritant d’ombre épaisse et de brume,
Affamait ses lions dans le sable qui fume,
Et couchait près des lacs ses troupeaux d’éléphants.
 
Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres,
Parmi les ossements de bœufs et de chevaux,
De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux,
Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.
 
La queue en cercle sous leurs ventres palpitants,
L’œil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles,
Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles,
Et d’un frisson rapide agités par instants.
 
L’écume de la mer collait sur leurs échines
De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir ;
Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,
Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.
 
Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,
Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?
 
Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages,
Après tant de soleils qui ne reviendront plus,
J’entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !
 

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