Charles Leconte de Lisle

Poèmes et Poésies, 1857


Les Elfes


 
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
 
Du sentier des bois aux daims familier,
Sur un noir cheval, sort un chevalier.
Son éperon d’or brille en la nuit brune ;
Et, quand il traverse un rayon de lune,
On voit resplendir, d’un reflet changeant,
Sur sa chevelure un casque d’argent.
 
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
 
Ils l’entourent tous d’un essaim léger
Qui dans l’air muet semble voltiger.
— Hardi chevalier, par la nuit sereine,
Où vas-tu si tard ? dit la jeune Reine.
De mauvais esprits hantent les forêts ;
Viens danser plutôt sur les gazons frais.
 
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
 
— Non ! ma fiancée aux yeux clairs et doux
M’attend, et demain nous serons époux.
Laissez-moi passer, Elfes des prairies,
Qui foulez en rond les mousses fleuries ;
Ne m’attardez pas loin de mon amour,
Car voici déjà les lueurs du jour. —
 
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
 
— Reste, chevalier. Je te donnerai
L’opale magique et l’anneau doré,
Et, ce qui vaut mieux que gloire et fortune,
Ma robe filée au clair de la lune.
— Non ! dit-il. — Va donc ! — Et de son doigt blanc
Elle touche au cœur le guerrier tremblant.
 
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
 
Et sous l’éperon le noir cheval part.
Il court, il bondit et va sans retard ;
Mais le chevalier frissonne et se penche ;
Il voit sur la route une forme blanche
Qui marche sans bruit et lui tend les bras :
— Elfe, esprit, démon, ne m’arrête pas ! —
 
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
 
— Ne m’arrête pas, fantôme odieux !
Je vais épouser ma belle aux doux yeux.
— Ô mon cher époux, la tombe éternelle
Sera notre lit de noce, dit-elle.
Je suis morte ! — Et lui, la voyant ainsi,
D’angoisse et d’amour tombe mort aussi.
 
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 21 novembre 2012 à 14h30

La biche et le voiturier


Mangeant une pomme à la marjolaine,
La biche joyeuse a la bouche pleine.

Chantant leur complainte au bruit familier,
Passe un pigeon noir, passe un voiturier.
Un chausse-pied d’or brille en la nuit brune,
Grand Bougnat traverse un rayon de lune,
Le chausse-pied prend un reflet changeant,
Lui qui était d’or, il devient d’argent.

Mangeant une truffe à la marjolaine,
La biche joyeuse a la bouche pleine.

La biche en prenant son repas léger
Voit le chausse-pied soudain voltiger.
- Hardi voiturier, par la nuit sereine,
Où vas-tu si tard ? dit la biche humaine.
On dit que Landru rôde en la forêt,
Viens plutôt fumer sur le gazon frais.

Mangeant une tarte à la marjolaine,
La biche joyeuse a la bouche pleine.

Non ! car Grand Bougnat doit payer son coup
Ce soir, à Cluny, et j’y tiens beaucoup.
Laisse-moi passer, biche des prairies,
Va donc fumer sur les mousses fleuries,
Ne m’attarde pas loin de Grand Bougnat,
Prends mon pigeon noir, si cela te va.

Mangeant un croissant à la marjolaine,
La biche joyeuse a la bouche pleine.

- Reste, voiturier. Je te donnerai
Un gâteau au beurre et du pain doré,
Et, choisi pour toi par sort de fortune,
Le ciel de cylindre avec ses deux lunes.
- Non ! dit-il. - Va donc ! Buveur de vin blanc !
Il s’enfuit, le bon voiturier tremblant.

Mangeant une crêpe à la marjolaine,
La biche joyeuse a la bouche pleine.

Tout droit devant lui le noir pigeon part.
Il court, il bondit et va sans retard ;
Mais le voiturier frissonne et se penche ;
Il voit sur la route un drap bleu pervenche
Qui cherchait des trucs malgré Grand Bougnat.
- Par Cochonfucius, ne nous retiens pas !

Mangeant une poire à la marjolaine,
La biche joyeuse a la bouche pleine.

- Ne nous retiens pas, cela vaudra mieux !
D’ailleurs tu devrais retourner au pieu,
Ou bien te cacher dans une poubelle.
- Entends, voiturier, ma justice est telle :
Va boire à Cluny, ta vie est ainsi,
Mais conduis-y donc cette biche aussi !

Mangeant des gésiers à la marjolaine,
La biche joyeuse a la bouche pleine.

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