Charles Leconte de Lisle


La Vision de Snorr


 
Ô mon Seigneur Christus ! hors du monde charnel
Vous m’avez envoyé vers les neuf maisons noires :
Je me suis enfoncé dans les antres de Hel.
 
Dans la nuit sans aurore où grincent les mâchoires,
Quand j’y songe, la peur aux entrailles me mord !
J’ai vu l’éternité des maux expiatoires.
 
Me voici revenu, tout blême, comme un mort.
Seigneur Dieu, prenez-moi, par grâce, en votre garde.
Et si je fais le mal, donnez-m’en le remord.
 
Le prince des Brasiers est là qui me regarde,
Vêtu de flamme bleue et rouge. Il est assis
Dans le palais infect qui suinte et se lézarde.
 
Il siège en la grand-salle aux murs visqueux, noircis,
Où filtre goutte à goutte une bave qui fume,
Et d’où tombent des nœuds de reptiles moisis.
 
Au-dessus du Malin, sur qui pleut cette écume,
Tournoie, avec un haut vacarme, un Dragon roux
Qui bat de l’envergure au travers de la brume.
 
En bas, gît le marais des Lâches, des Jaloux,
Des Hypocrites vils, des Fourbes, des Parjures.
Ils grouillent dans la boue et creusent des remous,
 
Ils geignent, bossués de pustules impures.
Serait-ce là, Seigneur, leur expiation,
D’être un vomissement en ce lieu de souillures ?
 
Sur des quartiers de roc toujours en fusion,
Muets, sont accoudés les sept Convives mornes,
Les sept Diables royaux du vieux Septentrion.
 
Ainsi que les héros buvaient à pleines cornes
L’hydromel prodigué pour le festin guerrier,
Quand les Skaldes chantaient sur la harpe des Nornes ;
 
Les sept Démons qu’enfin vous vîntes châtier,
En des cruches de plomb qui corrodent leurs bouches,
Puisent des pleurs bouillants au fond d’un noir cuvier.
 
Auprès, les bras roidis, les yeux caves et louches,
Broyant d’épais cailloux sous des meules d’airain,
Tournent en haletant les trois Vierges farouches.
 
Leur cœur pend au dehors et saigne de chagrin,
Tant leurs labeurs sont durs et leurs peines ingrates
Car nul ne peut manger la farine du grain.
 
Autour d’elles, pourtant, courent à quatre pattes
Les Avares, aux reins de maigreur écorchés,
Tels que des loups tirant des langues écarlates.
 
Puis, sur des lits de pourpre ardente, sont couchés,
Non plus ivres enfin de leurs voluptés vaines,
Les Languissants, au joug de la chair attachés.
 
Leurs fronts sont couronnés de flambantes verveines ;
Mais tandis que leur couche échauffe et cuit leurs flancs,
L’amer et froid dégoût coagule leurs veines.
 
Voici ceux qui tuaient jadis, les Violents,
Les Féroces, blottis au creux de quelque gorge,
Qui, la nuit, guettaient l’homme et se ruaient hurlants.
 
Maintenant, l’un s’endort ; l’autre en sursaut l’égorge.
Le misérable râle, et le sang, par jets prompts,
Sort, comme du tonneau le jus mousseux de l’orge.
 
Et ceux qui, sur l’autel où nous vous adorons,
Ont déchiré la nappe et bu dans vos calices
Et sur vos serviteurs fait pleuvoir les affronts
 
Qui nous ont enterrés, vivants, dans nos cilices,
Qui de la sainte étole ont serré notre cou,
Pour ceux-là le Malin épuise les supplices.
 
Enfin, je vois le Peuple antique, aveugle et fou,
La race qui vécut avant votre lumière,
Seigneur ! et qui marchait, hélas ! sans savoir où.
 
Tels qu’un long tourbillon de vivante poussière
Le même vent d’erreur les remue au hasard,
Et le soleil du Diable éblouit leur paupière.
 
Or, vous nous avez fait, certes, la bonne part,
À nous qui gémissons sur cette terre inique ;
Mais pour les anciens morts vous êtes venu tard !
 
Donc, chacun porte au front une lettre Runique
Qui change sa cervelle en un charbon fumant,
Car il n’a point connu la loi du Fils unique !
 
Ainsi, gêne sur gêne et tourment sur tourment,
Carcans de braise, habits de feu, fourches de flammes,
Tout cela, tout cela dure éternellement.
 
Dans les antres de Hel, dans les cercles infâmes,
Voilà ce que j’ai vu par votre volonté,
Ô sanglant Rédempteur de nos mauvaises âmes !
 
Souvenez-vous de Snorr dans votre éternité !
 

Poèmes barbares, 1862

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 21 novembre 2012 à 14h35


Ô mon Seigneur  Dirac ! hors du jardin charnel,
Vous m’avez envoyé vers les neuf dindes noires :
Je me suis introduit au lieu sacramentel.

Les chevaux dorment mal et grincent des mâchoires.
Car Leconte de Lisle, un auteur vraiment fort,
D’un tortillon projette un sort expiatoire.

Me voici, ayant vu ce tortillon de mort,
Que Dalila me prenne en sa très sainte garde,
Je ne veux des chevaux subir le triste sort.

Le sombre Roturier durement me regarde,
Sur le noir tortillon de plomb il est assis,
Sous le ciel de bouchon où le temps se lézarde.

Car il s’est à Cluny totalement noirci,
De sa main il caresse une dinde qui fume,
Pour dîner on nous sert un pruneau qui moisit.

Les chevaux assoiffés n’ont bu que de l’écume,
Jamais le Roturier ne paya aucun coup,
Sous le ciel de bouchon où se répand la brume.

Jamais, lui disent-ils, nous ne serons jaloux
De ces dindes qui sont trop fourbes et parjures,
Pour or ni pour argent, ni pour caramels mous.

Car Dirac mangera les neuf dindes impures,
Cochonfucius dira un poème au hasard,
Pendant que les chevaux laveront leurs souillures.

Ensemble pour Cluny nous prendrons le départ,
Le tortillon perdra son pouvoir maléfique,
Chacun aura du ciel de bouchon une part,

Chacun dit : un pruneau sera mon viatique.

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