Léo Larguier

(1878-1950)

 

 

Léo Larguier

La Maison du Poète, 1903


Rêverie


 
En soupant lentement sous une treille brune
Dont les beaux muscats blancs luisaient au clair de lune,
Tandis que pour moi seul, dans la nuit, un oiseau
Chantait vers le tilleul, je pensais à Rousseau...
Un soir divin et frais venant après l’orage.
Devant le banc de bois du rustique Ermitage,
Une jeune servante avait mis le couvert.
Quelques gouttes tombaient du feuillage plus vert.
Un vase sur la nappe était plein de pervenche,
Madame d’Épinay portait — c’était Dimanche,
Son chapeau de bergère et son corsage ouvert.
Pure fraîcheur du soir ! On apportait la lampe,
Et Jean-Jacques songeait, un doigt contre sa tempe.
La serveuse heurtait les plats dans la maison,
L’étoile du berger montait à l’horizon,
Et quand mourait au loin le bruit du char qui rentre
On entendait couler la source dans son antre
Et chanter la rainette et le grillon perdu.
Madame d’Épinay caressait son bras nu,
Rose et rond sur la table, et parfois son haleine
Dans son corsage creux enflait sa gorge pleine
Qu’une tremblante et tiède ligne séparait.
Un léger vent coulis qui passait murmurait
Dans les arbres du parc une plainte endormie,
Et Rousseau, souriant, regardait son amie,
En feuilletant, distrait, un petit livre gris,
À côté d’un panier plein de cerises blanches,
Un petit livre simple et sans ors sur les tranches
Que Denis Diderot envoyait de Paris.
 

Commentaire (s)
Déposé par aunryz le 6 décembre 2023 à 18h24

Découvert ce jour (son existence)
et ici (le premier poème que je lis de lui)
je suis charmé par son vers
qui crée une bulle parfumé du passé et pleine de cette douce et double présence
m’éloignant pour un temps de la circulation à grande vitesse des mots ... et de tout le reste, parfois dans l’accident.

Merci pour cette découverte et le choix de ce poème.
...
à bientôt
...
Je poursuis ma traque (sourire)² sur la toile.

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