Jules Laforgue


Stupeur

Sonnet pour éventail


Les hommes vivent comme s’ils ne devaient jamais mourir. À les voir agir on dirait qu’ils n’en sont pas bien persuadés.
Young, 1re Nuit.


Sous le gaz cru j’allais à l’heure où l’enfant dort.
Des spectres maquillés traînaient leur jupon sale,
Les cafés se vidaient, un bal, par intervalle,
M’envoyait un poignant et sautillant accord.
 
Et soudain, je ne sais par quel lointain rapport,
Me revint une phrase oubliée et banale,
Et je restai cloué, me répétant très pâle :
« Chaque jour qui s’écoule est un pas vers la Mort ! »
 
Chaque jour est un pas ! C’est vrai, pourtant ! Folie !
Et nous allons sans voir, gaspillant notre vie,
Nous rapprochant toujours cependant du grand trou !
 
Et nous « tuons le temps ! » et si dans cette foule
J’avais alors hurlé : chaque jour qui s’écoule
Est un pas vers la Mort ! on m’eût pris pour un fou.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 13 juillet 2015 à 11h03

Cheval qui songe
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C’est un petit cheval, à la crinière d’or ;
Il emprunte souvent les allées transversales,
Trottant discrètement, marchant par intervalles,
Entendant des oiseaux les rustiques accords.

Nul pesant cavalier ne le tient par le mors ;
Il avance tout seul, par les routes banales,
Il a l’air bien songeur, au seuil des aubes pâles,
Et cependant, jamais il ne songe à la mort.

Il en a fait pourtant, des rêves de folie,
D’un surprenant voyage et d’une étrange vie,
D’un monde à la dérive, et d’un univers flou.

C’est parce qu’il vit là, dans les bois, loin des foules,
Instruit par le discours du ruisseau qui s’écoule
Et semble raconter des histoires de fou.

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