Jules Laforgue


Comme on est bien, quel état délicieux d’existence, quand on s’est bien pénétré de la nécessité de la Fatalité universelle et minutieuse, inexorable, sans entrailles, torrent souverain des soleils, des choses, des idées, des êtres, des sentiments, des effets et des causes, étouffant sans les entendre, sans conscience dans sa clameur unique et souveraine, les plaintes de l’individu éphémère. — Berce-moi, roule-moi, vaste fatalité. — On se laisse aller. — Votre mère meurt, vous perdez au jeu, un ami vous lâche, une femme vous accable de son indifférence etc.. — vous tombez malade, la mort est là peut-être — Tout est écrit — à quoi bon se remuer — Toutes vos joies toutes vos peines, toutes vos actions, votre santé, vos chances, tout cela sera déterminé par des causes, des circonstances. L’armée des circonstances est en marche à travers la vie ; me heurterai-je à des circonst. défavorables, saurai-je m’emboîter aux circonst. favorables ? — rien ne dépend de moi tout est écrit, je me laisse aller — je suis un brin d’herbe dans un torrent qui roule des quartiers de rocs, des arbres, des troupeaux, des toitures etc.. Je suis l’atome dans l’infini, l’atome dans l’éternel, le soupir dans l’ouragan déchaîné, une force équivalente à un souffle dans les puissances formidablement brutales du mécanisme universel — — Je ne suis rien — Je me laisse porter — rien ne m’étonne


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