Jules Laforgue


Aux Indifférents

Un homme pendant son sommeil est transporté rapidement dans une Île au milieu de la mer vaste, sous le grand ciel, seul. Le lendemain il se réveille il se voit seul, sous le ciel au milieu de la mer bleue.. Il se demande avec angoisse : où suis-je ? il court, il cherche, il réfléchit, il n’a pas de repos qu’il ne sache où il est —

Eh bien l’homme naît, grandit ; il regarde, il se trouve sur un îlot isolé dans l’azur et emporté : cependant, il vit, mange, se reproduit etc. et meurt, sans se demander : où suis-je ? sans s’étonner de rien. — D,

Je vais souvent dans le monde — J’ai observé des dizaines et des dizaines de jeunes filles en toilette, en beauté, en leur mieux — J’en compte bien 5, 6, qui m’ont paru idéales, uniques, inaccessibles. Eh bien ceci va paraître un pavé d’une naïveté colossale — mais j’avais un criterium infaillible, une pierre de touche divine pour savoir si tout cela n’était que faux dehors dont elles n’étaient ni dignes ni responsables — Je ne suis point un jeune homme beau, ni remarquable d’aspect sous aucun rapport, je ne m’étale pas ni comme manières ni comme conversation, je suis même un peu ours, et je ne m’amuse pas à rencontrer et à intriguer des regards de jeunes filles. En somme je ne suis pas remarquable ni ne fais quoi que ce soit pour être remarqué — pour qu’on me distingue il faut avoir la vue profonde, s’ennuyer des majorités, et me chercher.. Eh bien si la jeune fille en question après avoir vu mon air et entendu ma voix ne devine pas que je suis moi. Eh bien c’est que c’était une fausse alerte et qu’elle n’est pas elle. Si on ne saisit pas, tant pis.


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