Pierre Choderlos de Laclos

 ?


Épître à la marquise de Montalembert


 
Je sentais le besoin d’aimer,
Mais je voulais être fidèle.
À l’amour j’osai m’adresser :
« Dieu puissant ! indique-moi celle
Qui mérite de me fixer »,
Lui dis-je ; Amour battit de l’aile,
Sourit, et fut se reposer
Sur le sein naissant d’Isabelle :
Soudain, je sentis s’allumer
Une flamme vive et nouvelle...
« Amour ! m’écriai-je, c’est elle !
Je suis heureux, je vais aimer. »
  Quelle voluptueuse ivresse
Alors s’empara de mes sens !
J’étais aimé, j’avais quinze ans,
Je ne voyais que ma maîtresse !
Délire heureux de la tendresse,
N’existez-vous donc qu’au printemps ?
  Cependant mon impatience
Prodiguait soupirs et serments ;
Et d’une entière jouissance
Voulant hâter l’heureux instant,
J’aurais donné pour ce moment
Le reste de mon existence.
Il vint enfin. Plaisirs d’amours !
Rien n’égale votre puissance,
Ah ! que ne durez-vous toujours !
  Isabelle avait une amie,
Moins jeune qu’elle et moins jolie,
Mais dont le langage enchanteur
Portait dans mon âme ravie
La douce image du bonheur.
Par l’esprit on gagne le cœur.
Isabelle n’était que tendre,
Elle ne savait que sentir ;
Corinne peignait le plaisir.
Dieux ! que j’en avais à l’entendre !
Bientôt elle sut m’attendrir.
« Pour régner sur un cœur fidèle,
Dis-je à Corinne, transporté,
Ce n’est pas assez d’être belle.
Sans l’esprit, que peut la beauté ?
Ah ! si, dans vos fers arrêté,
Mon cœur d’abord vous eût choisie,
Je n’aurais connu de ma vie
Le tort de l’infidélité.
Vous aimer, est-ce être volage ?
Non ; c’est revenir d’une erreur.
Quand tout vous répond de mon cœur,
Refuserez-vous son hommage ? »
  À ce discours, très aisément
Je crois qu’on aurait pu répondre.
Il était facile à confondre :
Oui ; mais en fait de sentiment,
Le débit, et même le geste,
Font bien souvent passer le reste.
Bon ou mauvais, il réussit.
Corinne en bonne part le prit,
Et bientôt je parvins à plaire.
Comment eût-elle été sévère ?
Elle était femme et bel esprit.
  Trois mois, ensemble, nous parlâmes
Le métaphysique jargon
Que, sur la liaison des âmes,
Inventa le divin Platon ;
Et pour égayer la leçon,
Parfois, aussi, nous y mêlâmes
Les préceptes d’Anacréon.
Mais pour l’honneur de la science,
Avant ces fortunés moments,
Sur l’amour et sur sa puissance
Il fallait disserter longtemps,
Et ce qu’on accordait aux sens,
N’était que pour l’expérience.
Dieux ! que nous fîmes, quand j’y pense,
D’insipides raisonnements !
Enfin, un jour, lassé d’attendre,
Loin de moi s’enfuit le désir,
Et le dégoût vint me surprendre
Sur l’autel même du plaisir.
Il fallut lui céder la place ;
Et depuis, je tiens le serment
Que femme auteur, quoi qu’elle fasse,
Ne m’aura jamais pour amant.
  Dévoré de mélancolie,
J’errai longtemps, triste et rêveur.
Un jour, je rencontrai Julie.
Séduisante par sa fraîcheur,
Et plus encor par sa folie,
Elle dissipa mon humeur ;
Elle m’en parut plus jolie.
Que son rire était enchanteur !
Pour le coup, la voilà trouvée
La maîtresse selon mon cœur !
Par la gaieté même approuvée,
Ma flamme fera mon bonheur.
Gaiement je contai mon martyre,
Et l’on me répondit gaiement.
Au lieu de chaîne et de tourment,
C’était de grands éclats de rire.
Enfin, tant rîmes-nous tous deux,
Que je finis par être heureux.
Heureux ! que dis-je ? Ah ! peut-on l’être
Près d’un automate riant,
Qui sans penser, sans rien connaître,
Jamais de rien ne s’affectant,
Goûte à peine le plaisir d’être,
Et rit de tout également ?
  Il fallut donc chercher encore ;
Et je maudissais les amours,
Quand Polymnie et Terpsichore
Me promirent de plus beaux jours.
  De toutes deux brillante élève,
Aglaé fixe mes regards.
D’un coup d’œil vainqueur, elle achève
L’effet séduisant des beaux-arts.
Par ses talents elle m’enchante ;
De plaisir mon cœur enivré
La voit chaque jour plus charmante...
Hélas ! qui n’aurait espéré
Brûler d’une flamme constante ?
J’en aurais fait mille serments :
Mais Aglaé voulait se faire
Plus d’admirateurs que d’amants.
Vainement j’avais su lui plaire ;
Elle regrettait les moments
Accordés au tendre mystère.
L’amour était son passe-temps,
Et les talents sa grande affaire.
Je m’en plaignis, mais sans humeur :
À peine daigna-t-on m’entendre.
Le moyen, avec un cœur tendre,
De supporter tant de froideur ?
Je quittai donc. Bientôt Céphise
Fixa mes amoureux destins.
Puis, tour à tour, auprès d’Iphise,
De Zulmé, de Flore et de Lise,
J’essayai mes feux incertains.
Enfin, de méprise en méprise,
Toujours mécontent de mon lot,
Je descendis jusqu’à Margot.
Margot était bonne personne,
Raisonnant mal, mais aimant bien,
Et ne mettant de prix à rien
Qu’au doux plaisir que l’amour donne.
Pour lui seul nous vivions tous deux,
Et, que l’esprit me le pardonne,
Jamais je ne fus plus heureux.
En vain la critique en raisonne ;
Margot ! quel nom ignoble et bas !
Soit : mais elle avait des appas,
De l’amour et de l’innocence ;
Heureux par elle, entre ses bras
J’oubliais tous les noms de France,
Et le plaisir n’y perdait pas.
  Cependant, aux champs, à la ville,
Je m’en allais, cherchant toujours,
Et répétant pour tout discours :
« Que la constance est difficile ! »
L’Amour alors s’offrit à moi :
« Ingrat, je m’intéresse à toi,
Dit-il ; pour finir ton martyre,
J’ai cherché dans tout mon empire
Le plus digne objet de ton choix ;
Je l’ai trouvé, vis sous ses lois.
Esprit, beauté, grâces, finesse,
Talents, candeur, vive tendresse,
Elle a tout, vole sur ses pas.
C’est Montal... — Ah ! n’achève pas,
Dis-je à l’amour. Si, moins sévère,
Aux lois rigides de ton frère
Son cœur cessait d’être attaché,
Sans nous dévoiler ce mystère,
Toi-même tu voudrais lui plaire,
Et tu trahirais ta Psyché.
Tu t’applaudirais qu’à mon âge,
Prodiguant des soins superflus,
Je fisse un triste apprentissage
De la langueur et des refus ?
Va, sans ta perfide assistance,
Guidé par mon expérience,
Moi-même je veux éprouver
L’objet digne de ma constance ;
Et je jure de le trouver,
Dusses-tu mettre ta puissance,
Dieu cruel, à me le cacher.
Ah ! traître ! je te vois sourire !
Eh bien, oui, puisqu’il faut tout dire,
J’ai du plaisir à le chercher. »
 
 
              ENVOI
 
Si mes soins, mon ardeur sincère,
Pouvaient un jour vous engager,
Ah ! malgré mon humeur légère,
On ne me verrait plus changer.
Dieux ! je frémis de ce danger !
L’amour me garde de vous plaire.
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Lеvеу : Républiquе Αrgеntinе — Lа Ρlаtа

Соuté : Lеs Соnsсrits

Rоdеnbасh : Vеilléе dе glоirе

Οsсаr V. dе L. Μilоsz

Hugо : «Αmis, un dеrniеr mоt ! — еt је fеrmе à јаmаis...»

Ρоpеlin : Lа Νеigе

Μауnаrd : «Сhаquе Ρriаpе du viеuх tеmps...»

Μауnаrd : «Βеllе, qui sаns fоutеur fоutеz...»

Μауnаrd : Épitаphе : «Сi-gît Ρаul qui bаissаit lеs уеuх...»

Βаnvillе : Μаriа Gаrсiа

Ο’Νеddу : Αmоur

Hugо : Lа Сhаnsоn dе Jеаn Ρrоuvаirе

☆ ☆ ☆ ☆

Stаël : Épitrе sur Νаplеs

Ρirоn : Οdе à Ρriаpе

Rеgnаrd : Épîtrе à Μ. ...

Βruаnt : Sоulоlоquе

Μасеdоnski : Lе Сlоîtrе

Μасеdоnski : Sоnnеt lоintаin

Μаrоt : «J’аi unе lеttrе еntrе tоutеs élitе...»

Μауnаrd : «L’hоmmе qui gît еn се liеu...»

Riсhеpin : Dаb

Βаnvillе : Μаriа Gаrсiа

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Lе Βаin dеs Νуmphеs (Hеrеdiа)

De Сосhоnfuсius sur L’Αnсêtrе (Hеrеdiа)

De Lе Gаrdiеn sur Républiquе Αrgеntinе — Lа Ρlаtа (Lеvеу)

De Сосhоnfuсius sur «Се qu’еn vеillаnt је n’оsаi dе mа viе...» (Μаgnу)

De Lа-Μusérаntе sur «L’hоmmе qui gît еn се liеu...» (Μауnаrd)

De ΜаdаmеСоnnаssе sur «Се quе tа plumе prоduit...» (Μауnаrd)

De Jеhаn Ρаuvrеpin sur Sоnnеt ivrе (Riсhеpin)

De Сurаrе- sur «Ν’еs-tu lаssе, аussi, dе rêvеr d’hiеr ?...» (Viеlé-Griffin)

De Сhristiаn sur À Ιris, qui mаngеаit оrdinаirеmеnt dеs flеurs (Lе Ρауs)

De Ιvrеssе sur «Сhаmpêtrеs еt lоintаins quаrtiеrs, је vоus préfèrе...» (Соppéе)

De Fаisаnе sur Lе Rêvе du pоètе (Соppéе)

De Εsprit dе сеllе sur Vеrs à unе fеmmе (Βоuilhеt)

De Τhundеrbird sur Éсrit аvес du sаng (Sеgаlеn)

De Μаirе dе Βlаnquеfоrt sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Fоirе dе Βlаnсhеmоrt sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Соugаrе- sur Lе Сhiеn еt lе Сhаt (Αrnаult)

De wеbmаstеr sur «Lе mоndе plus trоmpеur quе lеs flоts dе Νеptunе...» (Ρеllissоn-Fоntаniеr)

De Сосhоnfitсhuss sur Αir : «Τоut l’univеrs оbéit à l’Αmоur...» (Lа Fоntаinе)

De Viсtоr Сlоuеlbес sur Lа Соnsсiеnсе (Hugо)

De Gаrdеur d’аlbаtrоs sur Frаnçоis Соppéе

De Ρосhtrоnfuсuls sur «Vоiсi l’hоmmе, ô mеs уеuх, quеl оbјеt déplоrаblе...» (Lа Сеppèdе)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе