La Fontaine

Fables choisies mises en vers [Livres I-VI], 1668


La Mort et le Malheureux. La Mort et le Bûcheron


 
    Un Malheureux appelait tous les jours
              La Mort à son secours.
Ô mort, lui disait-il, que tu me sembles belle !
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle.
La Mort crut en venant l’obliger en effet.
Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
    Que vois-je ! cria-t-il, ôtez-moi cet objet ;
          Qu’il est hideux ! que sa rencontre
          Me cause d’horreur et d’effroi !
N’approche pas, ô mort ; ô mort, retire-toi.
          Mécénas fut un galant homme :
Il a dit quelque part : Qu’on me rende impotent,
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme
Je vive, c’est assez, je suis plus que content.
Ne viens jamais, ô mort ; on t’en dit tout autant.
 

Ce sujet a été traité d’une autre façon par Ésope, comme la fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignait de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu’un me fit connaître que j’eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissais passer un des plus beaux traits qui fût dans Ésope. Cela m’obligea d’y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les Anciens : ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma fable à celle d’Ésope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas que j’y fais entrer et qui est si beau et si à propos que je n’ai pas cru le devoir omettre.


 
Un pauvre Bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur,
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
              Le créancier et la corvée
Lui font d’un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
              Lui demander ce qu’il faut faire.
              C’est, dit-il, afin de m’aider
À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
 
              Le trépas vient tout guérir ;
              Mais ne bougeons d’où nous sommes :
              Plutôt souffrir que mourir,
              C’est la devise des hommes.
 

Commentaire(s)
Déposé par pich24 le 8 janvier 2019 à 05h28

En traversant le Styx d’une barque ramée
Un mortel bûcheron affligé par ses ans
Rêvait à Perséphone hôte en enfers pesants
Et fumoir funéraire à la rive enfumée.

Souffrant de la touffe il souffle au soufre : douleur !
Et mène un havresac pétri de son malheur,
– En bakchich acheté chez les Chineurs du Monde –
Avec la scie au dos pour rentrer dans la ronde.

« Ô Pandémonium ! Ô Mort ! Final repos !
Moi, ton sujet fiscal, perceptrice d’impôts,
Viens succomber à toi, corvéable à corvée,
Sous ta coupe à la faux. Nouvelle œuvre achevée,
J’offre à tes vifs brasiers mon âme sans tarder ! »
Elle, défunte nue, alors ne sait que faire
Et le rejette au Styx, disant : « Comment t’aider ?
La vie a le dessus et je n’y peux mais guère. »

On croit souvent périr sans penser à guérir.
À nous-mêmes, aux dieux, mortifères nous sommes
Quand trot tôt, ou trop las, nous désirons mourir.
Or, vivre chaque instant c’est le métier des hommes.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Jehan le 8 janvier 2019 à 09h22

             Le trépas viendra tout guérir
             Mais point ne bougeons d’où nous sommes
             Et plutôt souffrir que mourir,
             C’est là la devise des hommes...

[Lien vers ce commentaire]

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