Jehan Rictus


Songe-Mensonge


 
 
 

i


 
P’têt’ ben qu’un jour gn’aura du bon
Pour l’ Gas qui croit pus à grand chose,
Qu’ a ben sommeil, qu’ est ben morose
Et qui bourlingue à l’abandon ;
 
Pour l’ Gas qui marche en ronflant d’bout
Et qui veut pus en foutre eun’ datte
Et qui risqu’rait p’têt’ un sal’ coup
S’il l’tait pus vaillant su’ ses pattes
 
Et s’y n’ saurait pas qu’en fin d’ compte
Pus ya d’ misère et d’ scélérats,
Pus ya d’ l’horreur, pus ya d’ la honte,
Pus ya d’ pain pour les magistrats !
 
Oh ! p’têt’ ben qu’ oui, oh ! p’têt’ ben qu’ non,
Gn’aura du mieux... du neuf... du bon
Pour C’lui qui va la gueul’ penchée
À l’heure où les aut’s sont couchés,
 
Car c’ soir... faut r’filer la Comète,
Malgré qu’ mes pieds soyent en viand’ crue ;
Ce soir... c’ doit êt’ un soir de fête,
C’est plein d’ rigolos dans les rues !
 
C’est des michets, c’est des maqu’reaux,
C’est des « rastas », c’est des rapins,
Des calicots et des youpins,
Des band’s de rouchies et d’ poivrots,
 
Des candidats au copahu,
Des jeun’s genss’ qui fait dans l’ Commerce
Et qui s’ sont dit : « Faut qu’on s’exerce
À la grand’ noce, au grand chahut ! »
 
(Ceuss’-là y gagn’nt cinq cigs par mois
Et veul’nt la faire aux mecs braisés)
Or pour s’offrir eun’ fill’ de joie
Ce soir... n’a fallu s’ cotiser !
 
Chacun deux thun’s... viv’ la jeunesse !
Et les v’là quat’ pour eun’ gothon :
Mais la pauv’ môm’ n’a qu’ deux tétons
Et quoi qu’a fass’... qu’eun’ pair’ de fesses !
 
Un seul couch’ra... hein, quel succès !
Les aut’s y s’ tap’ront... sans personne
(Ah ! qu’on est fier d’être Français
Quand on regarde la Colonne !)
 
Vrai, les pauv’s gas..., les malheureux,
Les crèv’-d’amour..., les faméliques !
Y pass’nt, les viveurs fastueux
De la troisième République !
 
Euss’, leur gueltre et leur faux chambard
Et leurs punais’s à trois francs l’heure,
C’est d’ la misère et du cauch’mar,
C’est d’ la cruauté qui m’effleure.
 
Quand gn’en a pus... gn’en a encore,
Y piaill’nt, y rouspèt’nt... y s’ querell’nt,
C’est du suffrage universel
Qui passe et qu’ est content d’ son sort !
 
 
 

ii


 
Ah ! les veaux tout d’ mêm’, les vagins,
Les salopiots..., les pauv’s loufoques,
C’est pas euss qui f’ront v’nir l’Époque
Où qu’ les z’Homm’s y s’ront tous frangins,
 
Où qu’ les Nations s’ pass’ront des langues,
Comm’ des charlott’s en amiquié,
Euss’, y r’tourn’nt à l’orang-outangue
De la cocotte au cocotier !
 
Ça s’rait bath d’en faire un cocu,
D’y soul’ver eun’ de ses bergères,
Mais d’pis longtemps... j’ai mal vécu,
J’ suis pas sûr d’êt’ eun’ bonne affaire ;
 
(Dam’ !... j’ai fait l’ jacqu’ moi, et par trop,
L’ poireau d’amour pour caus’ de dèche.
La crèm’ de ma race doit êtr’ sèche
Comm’ la moell’ morte du sureau ;
 
Pis... mal fringué... fauché... sans treffe,
J’os’rais seul’ment pas y causer :
Donc un béguin, c’est comm’ des nèfes,
Quant au lapin... c’est tout posé !
 
Enfin ! N’empêch’ que v’là la puïe
Qu’y m’ faut cor’ n’ tortorer qu’ la brume
(Mêm’ que c’est comm’ ça qu’on s’enrhume
Et qu’on s’obtient des pneumonies).
 
Et n’empêch’ qu’en c’te nuit d’ plaisir
Où trottaille ed’ d’ la bell’ gonzesse,
Au fin fond d’ ma putain d’ jeunesse
Y s’ lèv’ comme un troupeau d’ désirs !
 
Et quels désirs ! Des éperdus,
Des ceuss’ qui font qu’on d’viendrait pègre,
Des douloureux... des ben tendus,
Vrai’ band’ de loups et d’ gorets maigres.
 
 
 

iii


 
Ah ! qu’ mes flaquants sont lourds ce soir...
Oh ! un bain d’ pieds... eun’ pair’ d’ pantoufes
(J’ai trop marné dans la mistoufe
Dans la bouillasse et l’ désespoir !)
 
Oh ! n’ pus êt’ planqué à la dure
Et n’ s’rait-ce qu’eun’ nuit frimer l’ marlou
Et m’ les rouler dans d’ la guipure
Ousqu’on verrait guincher mes poux.
 
Deux ronds d’ tendresse... un sou d’ sourire
Et deux tétons en oneillers
Pour s’y blottir, y roupiller
Et les mamourer sans rien dire :
 
Voui, deux tétons frais et joyeux,
Marmots lourds à gueulett’s fleuries,
Lingots d’amour et d’ chair chérie
Beaux et miséricordieux,
 
Oh ! d’ la santé... eun’ bonne haleine !
D’ la peau jeun’... des bras de fraîcheur
Et su’ tout ça coucher ma peine
Et ma fatigue de marcheur...
 
Car c’ soir vraiment j’ peux pus m’ cont’nir.
J’éclate ! Y a trop d’ joie, trop d’ morues,
Gn’a trop d’ rigolos dans les rues,
J’ m’en vas chialer... j’ m’en vas m’ périr...
 
Assez ! ou j’ vas m’ sortir les tripes
Et buter dans l’ blair des passants,
Des premiers v’nus, des « innocents »,
Dans c’ troupeau d’ carn’s qu’ est les bons types.
 
Ceuss’-là dont la joie n’ fait pas grâce,
J’ m’en vas leur z’y mett’ un bouchon...
Noël ! Noël ! L’ preumier qui passe
Y bouff’ra d’ la tête de cochon !...
 
 
 

iv


 
À moins qu’ ça n’ soye moi qui n’écope
Y aurait des chanc’s pour qu’ d’eun’ mandale
Un d’euss’ m’envoye râper les dalles
Du « Rat Mort » au café Procope.
 
Car euss’ n’ont pas dîné... d’ mépris
Ni déjeuné d’un paradoxe :
Tous ces muff’s-là, c’est ben nourri,
Ça fait du sport... ça fait d’ la boxe.
 
Pis quand même ej’ s’rais l’ pus costaud
(Faut ben voir la réalité),
Quand on est seul à s’ révolter
Les aut’s boug’nt pas pus qu’ des poteaux.
 
Alorss ? Quoi fair’ ? S’ foutre à la Seine ?
Mais j’ suis su’ Terr’, faut ben qu’ j’y reste ;
Allons r’marchons... rentrons not’ geste
Pour cett’ fois... ça vaut pas la peine !
 

Les Soliloques du Pauvre, 1897

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