Jehan Rictus


Les Masons


 
 

II


 
Or les nuits ousque j’ vagabonde,
Comm’ j’ai pas trop d’occupations,
J’ me fais inspecteur des Masons,
 
Quand que la Lune est gross’ dans l’ ciel,
Les nuits d’ Printemps a sont comm’ blondes,
Et on dirait des bastions d’ miel.
 
L’Hiver, l’Automne, on croirait voir,
Des châteaux de camphre ou d’ivoire,
Les nuits d’Été au clair de Lune.
(Si on laiss’ l’odeur d’ choléra,
Qui vous vient du côté d’ Bondy)
Ça fait un décor d’opéra.
 
Les Masons ? Y a qu’ ça dans Paris
Y en a en pierr’s, en marbre, en briques,
En porcelaine ou en papier :
 
Y en a des tocard’s... des jolies,
Des branlantes... des démolies,
Des quantités qu’ est en fabrique
Et qu’ est blanch’s comm’ des mariées.
 
Y en a d’ tous poils... y en a d’ tout âge.
Y en a qui z’ont des flott’s d’étages
Et y en a qui z’ont qu’un preumier.
 
Y en a des r’tapées... des tout’s neuves, 
Y en a d’ pimpant’s et y en a d’ gaies,
Y en a qu’a l’air triste des veuves
Qui ne sourieront pus jamais.
 
Quand j’ rôdaill’ dans les grands quartiers,
J’en vois qu’est comm’ des forteresses,
Bouclées, cad’nassées et grillées.
Si Jésus voulait y entrer
En disant : « Voyez ma détresse »,
On s’rait pas long à l’ fusiller.
 
Y en a qu’ est si rupin’s et chouettes
Qu’on s’ dit qu’on aurait beau marner,
Fair’ fortun’ dans les cacahouettes,
On pourrait jamais s’y plumer.
 
Y en a qui z’ont des bow-window
Ousqu’on vourait en silhouette
Voir poireauter eun’ tit’ Juliette
Dont on serait le Roméo.
 
Et de d’ cell’s-là... y en a d’ très bien,
Qui vous la frim’nt au vieux château,
A z’ont des tourell’s, des créneaux,
Et des gargouill’s à gueul’s de chien.
 
(Les Preux qui cach’nt là leur noblesse
Ont bravement, dans leur jeunesse,
Spéculé su’ des peaux d’ lapins.)
 
Bon sang ! dans ces fières murailles
Qui m’ont tout l’air d’être élevées
Avec le mêm’ genr’ de pavés
De granit ou de pierre de taille
Dont est fait le Cœur des Gavés,
 
Doit gn’y avoir des plumards couverts 
D’égledons de fourrur’s et d’ peaux,
Ousqu’y fait doux, ousqu’y fait chaud,
Ben moi... j’ suis dehors en Hiver.
 
Et v’là qu’à z’yeuter ces Masons,
Aveug’s et sourd’s comm’ des Prisons,
On s’ dit : « Quoi qu’y peut s’y passer ? »
Tous ces moellons forcés d’ se taire,
Ça doit n’en cacher des mystères,
Mêm’ que c’est terribe à penser.
 
Du haut en bas d’ ces six étages
Pens’nt-t-y un p’tit peu à c’ qu’y font ?
Ben sûr y en a qui naiss’nt, qui meurent...
 
Y en a qui font leurs frèr’s cocus,
Y en a qui pionc’nt, qui rêv’nt, qui pleurent,
Et y en a qu’ ont jamais vécu.
 
D’aut’s se zigouillent, s’empoisonnent,
D’aut’s en faisant des galipettes
Se bécott’nt à la tourtereaux ;
 
Des mectons cour’nt après leur bonne,
Camoufle au poing, Borgne en trompette,
Comme faisait défunt Trublot.
 
Et le tout sans jamais penser
À z’yeuter un coup par la f’nêtre,
Pour voir... on sait pas si peut-être
Leur prochain s’rait pas dans les rues
À fair’ le jacque et le pied d’ grue.
 
Quant aux quartiers des Purotains,
Dans les faubourgs, dans les banlieues,
Pas si loin d’ leurs sœurs ces Merveilles,
Là les Masons ont l’air de Vieilles
Qui se s’raient roulé’ dans leur pisse.
 
La pupart sont des grand’s bâtisses,
Qui branl’nt, qui suint’nt, qui pleur’nt, qui puent,
De vrais casern’s plein’s de ménages
Où y a, quoi qu’en dis’nt les repus,
Du malheur à tous les étages.
 
Des p’tiot’s sont encor pus affreuses,
A fouatt’nt le crime et la misère,
A sont couleur de panaris,
A sont gâtées... ruinées... lépreuses,
On croirait des chicots pourris
Bordant la gueule de l’enfer.
 
Les nuits d’amour, au mois de Mai,
On entend au travers d’ leurs murs,
Des soupirs, des mots... des murmures,
Ces nuits-là a s’ mett’nt à chanter.
 
Et les Sam’dis de paie et d’ soûl’rie
L’ en sort des cris, des chocs, des pleurs,
C’est Populo qui s’ multiplie
Dans la crasse et dans la douleur.
 
Car c’est là d’dans qu’y sont r’légués
Ceuss’ qu’ a bâti les beaux quartiers,
Les nobles masons par centaines
Et les bell’s affair’s qu’a contiennent.
 
Y sont là n’dans... y n’ont pas l’ choix
Dans ces cahut’s, dans ces cassines,
Pilés, tassés à l’étroitesse
Comm’ dans leurs barils des anchois
(Ça qui fait bien pour la poitrine).
 
C’est là qu’ fonctionne Étés, Hivers, 
Tout’ cett’ pauv’ grain’ de faits divers
Avec toujours pendus aux fesses
L’ Proprio, l’Huissier, l’ Commissaire,
Dont on n’ peut se débarrasser
Qu’avec un boisseau d’ charbon d’ bois.
 
Malgré ça des fois je me dis
Qu’ dans n’import’ quel de ces taudis
Au lieur d’êt’ dehors en Hiver
 
Vaurait p’têt’ mieux eun’ position
Eune existenc’ pus régulière,
Un foyer quoi... un p’tit log’ment,
Eun’ tabe, un buffet... eune ormoire,
Eune ormoire où y aurait... des choses,
 
Et dans l’ tout eun’ fraîch’ tit’ Moman,
Eun’ jolie Moman à bras roses
Qui sortiraient de son peignoir
Quand qu’elle apport’rait la soupière
Ou allum’rait la suspension.
 
Voui, voui, mais voilà... comment faire ?
Ces masons-là autant qu’ les Belles
Au gas qui passe désolé
A sont pas pus hospitalières.
 
J’ai beau m’ trémousser, j’ai pas l’ rond,
Je suis tremblant, je suis traqué,
J’ suis l’ Déclassé,.. l’ gas distingué
Qui la fait à la poésie :
 
J’ suis aux trois quarts écrabouillé
Ent’ le Borgeois et l’Ovréier,
J’ suis l’ gas dont on hait le labeur,
 
Je suis un placard à Douleurs, 
Je suis l’Artiste, le Rêveur,
 
Le Lépreux des Démocraties.
 

Les Soliloques du Pauvre, 1897

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