Jehan Rictus


Le Bel Enfant


 
Comme c’est doux, comme c’est beau
À voir
Le soir
Dans quelque modeste famille
Le « bel Enfant » qu’on déshabille
Petit gas ou petite fille
Avant qu’on le mette au dodo
Comme c’est doux, comme c’est beau.
 
Ce n’est peut-être pas au gré
D’un tas de « fabricants » de vers
Diseurs de riens cis’leurs de mots,
Bons rimeurs mais piètres poètes
Ce n’est peut-être pas assez
« Esthétique » ! ni « littéraire »
Mais c’est pourtant rudement beau.
 
« Petit Père » ayant tout le jour
Traqué la pièce de cent sous
Dans ce Paris cruel et fourbe
Ou bien, peiné sur des dossiers
Sous l’agressive surveillance
D’un « Chef » quinteux et tracassier
Voici, voici sa récompense...
 
On est à la fin du repas ;
On fume, on rêve, on boit, on cause
Quand l’Enfant se met à bâiller
(La salle à manger est bien close)
Nous allons le déshabiller
Devant l’Ami, le Familier...
 
La pudeur ne peut être en cause
(Il est si jeune, n’est-ce pas)...
Puis un bébé nu, c’est si beau.
 
Donc, la Maman le prend sur elle
(Baisers goulus, tendres querelles)
Et, sous le gaz ou l’abat-jour
À mon ravissement immense
L’ineffable labeur commence
Accompagné d’un chant d’amour.
 
— « Donne tes beaux « iers iers » mon Ange »
Docile, car ensommeillé
L’Enfant tend ses menus souliers
Et, partis les bas ou chaussettes,
Paraissent les deux petits pieds !
 
Ah ! les petons ! Ah ! les « papattes »
Ronds comm’ petites patates
Et gras comme oisillons plumés
(La bouche s’en montre affamée)
Chers petits pieds ; charmants « totos ».
Aussi Maman les mord et mange
Comme de bons petits gâteaux.
 
Puis, au reste de la toilette
Et voilà que les vives mains
Vont, viennent, volent, se propagent
Parcourent l’Enfant en tous sens
Le dépouillant des vêtements
Comme on délivre de ses feuilles
Un gros bouquet de fleurs des champs.
 
Alors, peu à peu s’en dégage
Le cou portant à sa naissance
Le beau collier d’ambre à gros grains
Vient, la suave épaule blanche
Que suit le beau petit bras rond
Au coude orné de sa fossette,
Le beau petit « bra-bras » dodu
Pénible à tirer de la manche...
 
Là, Mamans, j’admire Vos Mains
Vos Mains, savantes et légères
Lorsque, sans peur de le casser
Comme un bibelot d’étagères
Vous tripotez et pétrissez
Le Petit Animal Humain !
 
Et m’enivre du doux parler
Que forment vos tendres paroles
Ce « bébaiement » délicieux
Aux diminutifs gracieux
Analogue au babil créole !
 
Enfin, debout et soutenu
Près de ses mignonnes mamelles
Par les bonnes mains maternelles
Râblé, poli, frais, propre et beau
Voici l’Enfantelet tout nu
Potelé comme un angelot
 
Avec ses petits reins cambrés
Les fermes pommes de ses fesses
Ses doux membres cerclés de graisse
Son ventre et son pubis bombés
Comme c’est doux, comme c’est beau.
 
Et puis, avant qu’Elle lui passe
Sa longue chemise de nuit
Semblable aux Vierges des Églises
Qui présentent « l’Enfant Jésus »
Maman se levant, le ramasse
Et me l’apporte, bras tendus
 
Me l’apporte, me le confie
Sachant bien dans sa charité
Que les seuls « enfants » de ma Vie
Sont « Solitude » et « Pauvreté »
 
Et dit ces mots de bonne grâce :
« Maintenant qu’on est dévêtu,
Il faut aller dire : bonsoir
À notre ami « Jehan Rictus ».
 
Et voilà qu’autour de mon cou
Deux jolis bras d’amour se nouent
Voilà que près de mon oreille
Et dans ma barbe qu’elle effleure
Une bouchette en chair de fleur
Balbutiante de sommeil
Me souffle : « Bonsoir mon « ictus » !
 
Alors, je sens mon vieux cœur fondre
Comme une neige de Printemps
À peine si je puis répondre
À la caresse de l’Enfant.
 
Et tandis que Maman l’emporte
Dans le nid de laine ou de soie
Je m’en vais pour ne pas qu’on voie
Outre mon trouble et ma pâleur
Qu’un lait tiède et salé, sans doute
Déjà perle en tremblantes gouttes
Aux sein gonflé de ma Douleur.
 

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