Jehan Rictus


La Maison des Pauvres


 
 

III


 
N’empêch’ si jamais j’ venais riche,
Moi aussi j’ f’rais bâtir eun’ niche
Pour les vaincus... les écrasés,
Les sans-espoir... les sans-baisers,
 
Pour ceuss’ là qui z’en ont soupé,
Pour les Écœurés, les Trahis,
Pour les Pâles, les Désolés,
À qui qu’on a toujours menti
Et que les roublards ont roulés ;
 
Eun’ mason... un cottage... eun’ planque,
Ousqu’on trouv’rait miséricorde,
Pus prop’s que ces turn’s à la manque
Ousque l’on roupille à la corde ;
 
Pus chouatt’s que ces Asil’s de nuit
Qui bouclent dans l’après-midi,
Où les ronds-d’-cuir pleins de mépris
(Les préposés à la tristesse)
Manquent d’amour et de politesse ;
 
Eun’ Mason, Seigneur, un Foyer
Où y aurait pus à travailler,
Où y aurait pus d’ terme à payer,
Pus d’ proprio, d’ pip’let, d’huissier.
 
Y suffirait d’êt’ su’ la Terre 
Crevé, loufoque et solitaire,
D’ sentir venir son dergnier soir
Pour pousser la porte et... s’asseoir.
 
Quand qu’on aurait tourné l’ bouton
Personn’ vourait savoir vot’ nom
Et vous dirait : « Quoi c’est qu’ vous faites ?
Si you plaît ? Qui c’est que vous êtes ? »
 
Non, pas d’ méfiance ou d’ paperasses,
Toujours à pister votre trace,
Avec leur manie d’étiqu’ter ;
Ça n’est pas d’ la fraternité !
 
Mais on dirait ben au contraire :
« Entrez, entrez donc, mon ami,
Mettez-vous à l’ais’, notre frère,
Apportez vos poux par ici. »
 
Pein’ dedans gn’aurait des baignoires,
Des liquett’s propes... des peignoirs,
D’ l’eau chaud’ dedans des robinets
Qu’on s’ laiss’rait rigoler su’ l’ masque,
Des savons à l’opoponasque,
Des bross’s à dents et des bidets.
 
Pis vite.. on s’en irait croûter
Croûter d’ la soup’ chaude en Hiver
Qui fait « plouf » quand ça tomb’ dans l’ bide,
Des frich’tis fumants, des lentilles,
Des ragoûts comm’ dans les familles,
Des choux n’avec des pomm’s de terre,
Des tambouill’s à s’en fair’ péter.
 
Et quand qu’ ça s’rait la bell’ saison
On boulott’rait dans le jardin
(Gn’en aurait un dans ma Mason
Un grand... un immense... un rupin)
 
Ousqu’y aurait des balançoires, 
Des hamacs... des fauteuils d’osier
(Pou’ pouvoir fair’ son Espagnole)
Et ça s’rait d’ la choquott’ le soir
Quand mont’rait l’ chant du rossignol
Et viendrait l’odeur des rosiers.
 
Mais l’Hiver il y f’rait l’ pus bon :
Ça s’rait chauffé par tout’s les pièces ;
Et les chiott’s où poser ses fesses
J’ f’rais mett’ du poil de lapin d’ssus
Pou’ pas qu’ ça vous fass’ foid au cul.
 
Et pis dans les chambr’s à coucher
Y gn’aurait des pieux à dentelles,
D’ la soye... d’ la vouat’... des oneillers,
Des draps blancs comm’ pour des mariés,
Des lits-cage et mêm’ des berceaux
Dans quoi qu’on pourrait s’ fair’ petiots ;
 
Voui des plumards, voui des berceaux
Près d’ quoi j’ mettrais esspressément
Des jeun’s personn’s, prop’s et girondes,
Des rouquin’s, des brun’s et des blondes
À qui qu’on pourrait dir’ : « Moman ! »
 
Ça s’rait des Sœurs modèl’ nouveau
Qui s’raient sargées d’ vous endormir
Et d’ vous consoler gentiment
À la façon des petit’s-mères,
À qui en beuglant comme un veau
(La cabèch’ su’ le polochon),
On pourrait conter ses misères :
 
« Moman, j’ai fait ci et pis ça ! » 
Et a diraient : « Ben mon cochon ! »
« Moman, j’ai eu ça et pis ci. »
Et a diraient : « Ben mon salaud ! »
 
« Mais à présent faut pus causer, 
Faut oublier... faut pus penser,
Tâchez moyen d’ vous endormir
Et surtout d’ pas vous découvrir. »
 
Ma Mason, v’là tout, ma Mason,
Ça s’rait un dortoir pour broyés
Ousqu’on viendrait se fair’ choyer
Un peu avant sa crevaison
 
Loin des Magistrats de mes...
Qu’ont l’ cœur de vous foute en prison
Quand qu’on a pus l’ rond et pus d’ turne.
 
Mais pour compléter l’illusion
Qu’on est redevenu mignon,
Tout’s mes Momans à moi, à nous,
Faurait qu’a z’ayent de beaux tétons,
Lourds, fermes, blancs, durs, rebondis
Comm’ les gros tétons des nounous
Ou des fermièr’s de Normandie ;
 
Et faurait qu’ ces appâts soyent nus.
Mêm’ les gas les pus inconnus
Auraient l’ droit d’y boir’, d’y téter
Au moment ousqu’y tourn’raient d’ l’œil.
 
S’ils faisaient la frim’ d’êt’ pas sages
Dans leur plumard ou leur fauteuil
On s’empress’rait d’ leur apporter
Les tétons sortis du corsage,
Pleins d’amour et de majesté.
 
Je vois d’ici mes Nounous tendres
Introduir’ dans les pauvres gueules
De tous les Errants de Paris
Le bout de leurs tétons fleuris.
 
Et j’ vois d’ici mes pauv’s frangins
Aux dents allongées par la Faim
Boir’ les yeux clos et mains crispées
Par la mort et par le plaisir.
 
Et pour jamais et pour jamais
(Le museau un peu pus content)
J’ les vois un à un s’endormir
 
Le bout d’un téton dans les dents...
 

Les Soliloques du Pauvre, 1897

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