Francis Jammes

Le Deuil des primevères, 1901


Prière pour un dernier désir


 
Pourrai-je un jour, mon Dieu, comme dans une romance,
conduire ma fiancée devant la noce blanche,
sur la mousse des bois qu’argentera l’Été ?
Les enfants trébuchant sous d’énormes bouquets,
suivront les doux aïeux vêtus d’habits austères.
Un grand calme sera autour des fronts sincères,
et les vieilles dames joueront distraitement
avec les longues chaînes d’or de leur corsage.
Dans les ormeaux épais chanteront les mésanges
sur l’attendrissement naïf des cœurs en fête.
Je serai un humble artisan, et pas poète.
Je creuserai le bois rose et parfumé du hêtre,
et ma femme coudra, bien douce à la fenêtre,
dans le retombement d’azur des liserons
où les guêpes, en feu volant, bourdonneront.
J’ai assez de la vie compliquée et savante.
Ma vie, ô Dieu, pour vous se fera desservante,
et mes jours passeront de mon rabot joyeux
aux cloches du Dimanche fleuries dans les cieux.
Je dirai aux enfants : donnez de l’eau au merle,
puis nous le lâcherons quand il saura voler,
afin qu’il vive heureux parmi les vertes perles
que l’ondée, en riant, pose aux bleus coudriers.
Je dirai aux enfants : c’est la nouvelle année ;
ce soir, il faut écrire aux grand-mères tremblantes
qui courberont leur front dur, luisant et ridé,
en lisant ces beaux mots de leurs petits-enfants.
Ma vie sera sans bruit, ma mort sera sans gloire.
Mon cercueil sera simple, avec des villageois
et les enfants en blanc de l’école primaire.
Mon nom seul, ô mon Dieu, sur la modeste pierre,
dira à mes enfants qu’ils peuvent prier là.
Et faites, ô mon Dieu, que si par le village
passe un poète un jour qui s’enquière de moi,
on lui réponde : Nous ne savons pas cela.
Mais si... (oh ! non, mon Dieu, ne me refusez point)...
une femme venait demander où est ma tombe
pour y mettre des fleurs dont elle sait le nom,
qu’un de mes fils se lève et sans l’interroger
la conduise en pleurant où je reposerai.
 

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