Francis Jammes


Élégie douzième


 

À Madame M. M. Moreno-Schwob.


 

I


 
Ô grand vent qui soulèves la voile des vaisseaux
et les anémones à la lisière des forêts ;
vent qui as soulevé l’âme du grand René,
lorsqu’il criait des mots amers aux grandes eaux ;
vent qui faisais trembler la case de Virginie,
et qui désoles les cours d’Automne du Sacré-Cœur ;
vent qui viens me parler à ma petite table :
je t’ai aimé toujours, que tu filtres le sable,
ou que tu envoies la pluie de droite à gauche, en face.
 
Berce-moi doucement. Sois pour mon pauvre cœur
l’ami que tu étais lorsque j’étais enfant.
Il y avait un grenier où j’allais souvent
t’écouter siffler sous les portes et par les fentes.
Et puis, je me mettais sur une caisse. De là,
je regardais la neige bleue de la montagne.
Mon cœur sautait. J’avais un petit tablier blanc.
Pleurer, mon Dieu ?... Je ne sais plus... J’avais quatre ans.
Oh ! La contrée natale... Qu’elle était transparente...
 
Ô vent, veux-tu, me dis, que gardien de chèvres,
je donne ton baiser à ma flûte légère,
assis comme un poète au milieu des fougères ?
Veux-tu faire se pencher vers moi comme des roses
toutes les bouches de toutes les jeunes filles ?
Dans quel pays mènes-tu mon rêve ?... Dans quel pays ?...
Des mules sont passées dans la neige d’aurore
qui portaient des vins noirs, du tabac et des filles.
 
 
 

II


 
Ô vent où se défont les Angelus légers,
ainsi que les pommiers fleuris dans les vergers ;
qui argentes et fais remuer la pelouse ;
qui fais sonner le pin et froisses l’arbousier ;
qui gonfles le nuage et le traînes. Ô vent,
tu fais encore plus mon âme solitaire
quand je t’entends du fond de ma petite chambre.
Quand j’ai pleuré ou ri, ta voix m’accompagnait.
Lorsque je lis Jean-Jacques, c’est toi qui agites
dans les vieilles gravures les cimes forestières.
Je laisse aller mon âme. Je me dis : Je médite,
quand ma pensée se meurt à t’écouter parler.
 
C’est toi qui as conduit par l’océan verdâtre
mon aïeul s’en allant aux Antilles en fleurs.
Tu soufflais en tempête au sortir de la France.
La pluie, les grêlons rebondissants venaient battre
le hublot. Les cloisons craquaient. On avait peur.
Mais quand on approcha des heureuses Antilles
ta voix sourde se tut et tu éclatas de rire
en voyant, anxieuses, attendant sur le môle,
ainsi que des mouettes, les cousines créoles.
 
Oh ! Que je le revois, ce jour d’une autre vie.
Mon Dieu, y étais-je, dites, je vous en prie ?
Oui, je revois l’aïeul des cousines suivi,
montant la grand rue de Saint-Pierre-de-Martinique.
Vent, tu avais soufflé dans les corolles vives
des tabacs, et soulevais les douces mousselines
qui étaient les calices légers des cousines.
 
C’est pour ça, vent qui souffles, que tu es mon ami.
Je sais ce que tu sais. Je t’aime comme un frère.
Je souhaite ton bonheur d’errer dans les ormeaux.
Je sais que tes milliers de cœurs sont les oiseaux.
Je sais que je comprends le sens de tes paroles.
Je sais que les baisers des cousines créoles
sont passés avec toi aux roses du jardin
parmi la rosée rose et bleue de ce matin.
 

Avril 1899.

Le Deuil des primevères, 1901

Commentaire (s)

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Hеrеdiа : Lе Huсhiеr dе Νаzаrеth

Μаrbеuf : Αutаnt quе Vаliаnе аvаit dе bеаutés

Hаbеrt : «J’ассоmpаrе аu Sоlеil сеs bеаuх sоlеils d’Αmоur...»

Hаbеrt : «À l’оmbrе dеs mуrtеs vеrts...»

Μаrоt : Du соntеnt еn аmоurs

Μаrbеuf : Lе Sеin d’Αmаrаnthе

Rоnsаrd : «Si с’еst аimеr, Μаdаmе, еt dе јоur еt dе nuit...»

Rоnsаrd : «Αllеr еn mаrсhаndisе аuх Ιndеs préсiеusеs...»

Sсudérу : Lа Νуmphе еndоrmiе

Durаnt dе lа Βеrgеriе : «Βеаuх уеuх dоnt lа dоuсеur si dоuсеmеnt m’еnivrе...»

☆ ☆ ☆ ☆

*** : «Μоn pèrе а fаit fаirе un étаng...»

Μilоsz : Lе Соnsоlаtеur

Сhéniеr : «Étrаngеr, се tаurеаu, qu’аu sеin dеs mеrs prоfоndеs...»

Sаint-Ρоl-Rоuх : L’Épоuvаntаil

Μаrbеuf : Αutаnt quе Vаliаnе аvаit dе bеаutés

Hаbеrt : «Viеns, mа bеllе Flоrеllе, оù l’оmbrе nоir trеmblоtе...»

Riсtus : Sоnnеt : «Jе sаis un ruissеаu dоnt lе flоt сhаntоnnе...»

Hugо : Се qui sе pаssаit аuх Fеuillаntinеs vеrs 1813

Саrсо : Vеrlаiniеn

Rоnsаrd : «Αllеr еn mаrсhаndisе аuх Ιndеs préсiеusеs...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «J’аi сеttе nuit gоûté lеs plus dоuсеs dоuсеurs...» (Hаbеrt)

De Сосhоnfuсius sur Lе Flаmbеаu vivаnt (Βаudеlаirе)

De Μо sur Sur un Μаrbrе brisé (Hеrеdiа)

De Αdа еn Hérаldiе sur Sоnnеt dе lа lаnguе (Νоuvеаu)

De Сосhоnfuсius sur Μusulmаnеs (Νоuvеаu)

De Gаrdеur dе саnаrds sur Ρаul Sсаrrоn

De Vinсеnt sur «Si с’еst аimеr, Μаdаmе, еt dе јоur еt dе nuit...» (Rоnsаrd)

De Сurаrе- sur Sоnnеt : «Jе sаis un ruissеаu dоnt lе flоt сhаntоnnе...» (Riсtus)

De Сurаrе- sur Lе Sеin d’Αmаrаnthе (Μаrbеuf)

De Сurаrе- sur «Αllеr еn mаrсhаndisе аuх Ιndеs préсiеusеs...» (Rоnsаrd)

De Jеhаn sur «Lоrsquе l’еnfаnt pаrаît...» (Hugо)

De V. Hugо sur Lе Gigоt (Ρоnсhоn)

De Snоwmаn sur Βаllаdе dеs сélébrités du tеmps јаdis (Βаnvillе)

De Εsprit dе сеllе sur Sœur équivоquе (Sеgаlеn)

De Сhristiаn sur L’ânе étаit pеtit (Jаmmеs)

De Сhristiаn sur Rimbаud

De Gаrdiеn dеs оiеs sur Μоn tеstаmеnt (Ρirоn)

De Εsprit dе сеllе sur Μаriа Gаrсiа (Βаnvillе)

De mаuguеg sur «Ιl plеut sur lа mеr, lеntеmеnt...» (Hаrаuсоurt)

De ΜаdаmеСоnnаssе sur «Соmbiеn quе tоn Μаgnу аit lа plumе si bоnnе...» (Du Βеllау)

De Vinсеnt sur Féеriе (Vаlérу)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе