Francis Jammes


ALEXANDRE DE RUCHENFLEUR (fragment)


 
L’oncle de Ruchenfleur mourut tout doucement
à quelques jours de là, sans qu’aucun incident
distinguât sa paisible et pieuse agonie
qui fut semblable à ce qu’avait été sa vie.
Par la fenêtre de sa chambrette il put voir
encore les lilas pousser leurs bouquets noirs
jusqu’aux marches du perron de l’ancienne étude.
Un pauvre Crucifix mit dans la solitude
où finissait ce juste un calme sans mélange.
Dans les rideaux à ramage chantèrent les anges.
Par moments Alexandre de Ruchenfleur priait,
cependant qu’au dehors le printemps fourmillait
de bruits et de couleurs. Une bibliothèque
où les grands voyageurs vivaient avec Sénèque
faisait tout à côté un refuge aux parents.
Jacqueline était là, alerte, préparant
quelque remède qu’avait ordonné son père.
Son fiancé lisait et ses mère et grand-mère
desservaient çà et là car l’Extrême-Onction
avait été donnée. Et les derniers rayons
du dernier jour frappaient en plein le lavabo
qui pâlissait ainsi qu’un marbre de tombeau.
Un soupir du vieillard fit venir Jacqueline
et Pierre auprès du lit. Une de ses mains fines
que les veines gonflaient de ciel tenait la Croix
noire et nette sur l’ondulation du drap.
Il dit aux jeunes gens : « Mon cœur est plein d’amour
d’avoir encor vécu tous ces chers derniers jours.
Amis, en vous quittant, je demeure avec vous.
Je penserai à vous, à ce repas si doux
que nous prîmes ensemble au midi des Rameaux,
aux vêpres entendues après, aux si beaux mots
de ton père, ô ma si charmante Jacqueline !
te souviens-tu ?... quand il nous parlait médecine... »
 
Des bouffées de printemps balancé s’engouffrèrent
dans la petite chambre. Une ardente lumière
découpa chaque fleur crûment dans le jardin
coloré et verni comme un plat ancien.
Deux heures et demie sonnèrent.
                                                            Il y a
que j’ai fini de chanter et que les lilas
sont vivants, mais qu’Alexandre de Ruchenfleur
est mort, et que mourir ainsi n’est que douceur.
 

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