Hugo

Les Contemplations (II), 1856


             
I
Le Pont


 
J’avais devant les yeux les ténèbres. L’abîme
Qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime,
Était là, morne, immense ; et rien n’y remuait.
Je me sentais perdu dans l’infini muet.
Au fond, à travers l’ombre, impénétrable voile,
On apercevait Dieu comme une sombre étoile.
Je m’écriai : — Mon âme, ô mon âme ! il faudrait,
Pour traverser ce gouffre où nul bord n’apparaît,
Et pour qu’en cette nuit jusqu’à ton Dieu tu marches,
Bâtir un pont géant sur des millions d’arches.
Qui le pourra jamais ? Personne ! ô deuil ! effroi !
Pleure ! — Un fantôme blanc se dressa devant moi
Pendant que je jetais sur l’ombre un œil d’alarme,
Et ce fantôme avait la forme d’une larme ;
C’était un front de vierge avec des mains d’enfant ;
Il ressemblait au lys que la blancheur défend ;
Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.
Il me montra l’abîme où va toute poussière,
Si profond, que jamais un écho n’y répond ;
Et me dit : — Si tu veux, je bâtirai le pont.
Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.
— Quel est ton nom ? lui dis-je. Il me dit : — La prière.
 

Jersey, décembre 1852.

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 16 juin 2013 à 10h18

Victor Hugo se tient auprès d’une falaise.
L’espace devant lui est purement obscur.
Au bord du précipice, il marche d’un pied sûr,
Bien qu’au fond de son coeur, il éprouve un malaise.

Il songe à ces démons des routes irlandaises
Qui parlent à minuit dans un dialecte impur ;
Il songe à Prométhée, assis sur le sol dur,
Dont l’oeil reflète encore une lueur de braise.

Il sait que l’autre bord est un charmant rivage ;
Il ne sait pas comment obtenir le passage,
Si l’oraison vraiment peut édifier un pont.

Il interroge alors la sorcière normande,
L’abreuvant de calva dont la vieille est gourmande ;
Mais il ne capte rien de ce quelle répond.

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Déposé par Cochonfucius le 16 juin 2013 à 15h47


Retouche : "de ce qu’elle répond".

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Déposé par Cochonfucius le 17 juillet 2019 à 11h46

Porteurs de flammes
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Ils ont brandi des feux au sommet des falaises ;
Très loin au-dessous d’eux, l’onde est un gouffre obscur.
Naviguer par ce temps, sachez-le, c’est peu sûr,
Car la lune est absente, et la mer est mauvaise.

De la côte s’approche une nef irlandaise
Avec son capitaine au beau regard d’azur ;
C’est un sage patron, ferme sans être dur,
Qui toujours fut prudent face aux côtes françaises.

Quelques-uns de ces lieux ont de charmants rivages ;
Mais on trouve, plus loin, de dangereux passages,
À la manoeuvre il faut des hommes sur le pont.

Un peu plus indulgente est la rive normande
Au-delà de ce Mont que Saint Michel commande ;
Car les matelots prient, et l’archange répond.

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Déposé par Jadis le 23 septembre 2019 à 16h50


Fantôme blanc, abîme infini et prière,
Tandis qu’Hugo brassait tout cet imbroglio,
Le diable, en rigolant, avec ses actionnaires,
Avait fait l’insolent viaduc de Millau.

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Déposé par Cochonfucius le 8 janvier 2023 à 21h15

Pont des fantômes
-----------

Les revenants sont mal à l’aise,
Le fleuve et le ciel sont obscurs :
De leur sort, ils ne sont pas sûrs,
D’être mort, la chose est mauvaise.

Ils s’abritent sous un mélèze
En prononçant des mots impurs ;
Ensuite ils traversent un mur,
La lune est là, ça les apaise.

Ils ne quittent point ce rivage,
Parfois même, l’un d’entre eux nage ;
Vif est le courant sous le pont.

La belle ondine se demande
Lequel est celui qui commande ;
Mais aucun d’entre eux ne répond.

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Déposé par Cochonfucius le 9 janvier 2023 à 10h37

*   *   *
-------

Toute ressemblance
avec le Pont de Pierre
serait fortuite.

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