Hugo

Les Feuilles d’automne, 1831



 

      Sinite parvulos venire ad me.
JÉSUS.


Laissez. — Tous ces enfants sont bien là. — Qui vous dit
Que la bulle d’azur que mon souffle agrandit
              À leur souffle indiscret s’écroule ?
Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris,
Effarouchent la muse et chassent les péris ? ... —
              Venez, enfants, venez en foule !
 
Venez autour de moi. Riez, chantez, courez !
Votre œil me jettera quelques rayons dorés,
              Votre voix charmera mes heures.
C’est la seule en ce monde où rien ne nous sourit
Qui vienne du dehors sans troubler dans l’esprit
              Le chœur des voix intérieures !
 
Fâcheux ! qui les vouliez écarter ! — Croyez-vous
Que notre cœur n’est pas plus serein et plus doux
              Au sortir de leurs jeunes rondes ?
Croyez-vous que j’ai peur quand je vois au milieu
De mes rêves rougis ou de sang ou de feu
              Passer toutes ces têtes blondes ?
 
La vie est-elle donc si charmante à vos yeux
Qu’il faille préférer à tout ce bruit joyeux
              Une maison vide et muette ?
N’ôtez pas, la pitié même vous le défend,
Un rayon de soleil, un sourire d’enfant,
              Au ciel sombre, au cœur du poète !
 
— Mais ils s’effaceront à leurs bruyants ébats
Ces mots sacrés que dit une muse tout bas,
              Ces chants purs d’où l’âme se noie ?... —
Eh ! que m’importe à moi, muse, chants, vanité,
Votre gloire perdue et l’immortalité,
              Si j’y gagne une heure de joie !
 
La belle ambition et le rare destin !
Chanter ! toujours chanter pour un écho lointain,
              Pour un vain bruit qui passe et tombe !
Vivre abreuvé de fiel, d’amertume et d’ennuis !
Expier dans ses jours les rêves de ses nuits !
              Faire un avenir à sa tombe !
 
Oh ! que j’aime bien mieux ma joie et mon plaisir,
Et toute ma famille avec tout mon loisir,
              Dût la gloire ingrate et frivole,
Dussent mes vers, troublés de ces ris familiers,
S’enfuir, comme devant un essaim d’écoliers
              Une troupe d’oiseaux s’envole !
 
Mais non. Au milieu d’eux rien ne s’évanouit.
L’orientale d’or plus riche épanouit
              Ses fleurs peintes et ciselées,
La ballade est plus fraîche, et dans le ciel grondant
L’ode ne pousse pas d’un souffle moins ardent
              Le groupe des strophes ailées.
 
Je les vois reverdir dans leurs jeux éclatants,
Mes hymnes parfumés comme un champ de printemps.
              Ô vous, dont l’âme est épuisée,
Ô mes amis ! l’enfance aux riantes couleurs
Donne la poésie à nos vers, comme aux fleurs
              L’aurore donne la rosée !
 
Venez, enfants ! — À vous jardins, cours, escaliers !
Ébranlez et planchers, et plafonds, et piliers !
              Que le jour s’achève ou renaisse,
Courez et bourdonnez comme l’abeille aux champs !
Ma joie et mon bonheur et mon âme et mes chants
              Iront où vous irez, jeunesse !
 
Il est pour les cœurs sourds aux vulgaires clameurs
D’harmonieuses voix, des accords, des rumeurs,
              Qu’on n’entend que dans les retraites,
Notes d’un grand concert interrompu souvent,
Vents, flots, feuilles des bois, bruits dont l’âme en rêvant
              Se fait des musiques secrètes !
 
Moi, quel que soit le monde et l’homme et l’avenir,
Soit qu’il faille oublier ou se ressouvenir,
              Que Dieu m’afflige ou me console,
Je ne veux habiter la cité des vivants
Que dans une maison qu’une rumeur d’enfants
              Fasse toujours vivante et folle.
 
De même, si jamais enfin je vous revois,
Beau pays dont la langue est faite pour ma voix,
              Dont mes yeux aimaient les campagnes,
Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon,
Fortes villes du Cid ! ô Valence, ô Léon,
              Castille, Aragon, mes Espagnes !
 
Je ne veux traverser vos plaines, vos cités,
Franchir vos ponts d’une arche entre deux monts jetés,
              Voir vos palais romains ou maures,
Votre Guadalquivir qui serpente et s’enfuit,
Que dans ces chars dorés qu’emplissent de leur bruit
              Les grelots des mules sonores.
 

11 mai 1830.

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆
☆ ☆ ☆ ☆

Vеrlаinе : Αllégоriе : «Dеspоtiquе, pеsаnt, inсоlоrе, l’Été...»

Cоmmеntaires récеnts

De Xiаn sur «Lе miсrоbе : Βоtulinus...» (Τоulеt)

De Jаdis sur «Lе сhеmin qui mènе аuх étоilеs...» (Αpоllinаirе)

De Ρаul-Jеаn sur Βаllаdе [dеs dаmеs du tеmps јаdis] (Villоn)

De X. sur Splееn : «Τоut m’еnnuiе аuјоurd’hui. J’éсаrtе mоn ridеаu...» (Lаfоrguе)

De Сhаrlеs С. sur Sоnnеt : «Jе sаis fаirе dеs vеrs pеrpétuеls. Lеs hоmmеs...» (Сrоs)

De Lа Μusérаntе sur Αu Саrdinаl Μаzаrin, sur lа Соmédiе dеs mасhinеs (Vоiturе)

De Vinсеnt sur Lа Ρrеmièrе Νuit (Lаfоrguе)

De Сurаrе- sur Lе Μаrtin-pêсhеur (Rеnаrd)

De Сurаrе- sur Sоnnеt sur dеs mоts qui n’оnt pоint dе rimе (Sаint-Αmаnt)

De Liоnеl sur Sоnnеt bоuts-rimés (Gаutiеr)

De Сосhоnfuсius sur À prоpоs d’un « сеntеnаirе » dе Саldеrоn (Vеrlаinе)

De Сосhоnfuсius sur «J’аimе l’аubе аuх piеds nus...» (Sаmаin)

De Сосhоnfuсius sur «Quеl hеur, Αnсhisе, à tоi, quаnd Vénus sur lеs bоrds...» (Jоdеllе)

De Sullу sur «Quаnd је pоuvаis mе plаindrе еn l’аmоurеuх tоurmеnt...» (Dеspоrtеs)

De Jаdis sur Sоnnеt : «Vеnt d’été, tu fаis lеs fеmmеs plus bеllеs...» (Сrоs)

De Jаdis sur Саusеriе (Βаudеlаirе)

De Βеаudеlаirе sur Βаudеlаirе

De Lе Gаrdiеn sur Virgilе (Βrizеuх)

De Rigаult sur Lеs Hirоndеllеs (Εsquirоs)

De Rigаult sur Αgénоr Αltаrосhе

De Jоël Gауrаud sur Αvе, dеа ; Μоriturus tе sаlutаt (Hugо)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе