Hugo

Les Contemplations (II), 1856


             
VIII


À qui donc sommes-nous ? Qui nous a ? qui nous mène ?
Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine ?
            Oh ! parlez, cieux vermeils,
L’âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre ?
Chaque rayon d’en haut est-il un fil de l’ombre
            Liant l’homme aux soleils ?
 
Est-ce qu’en nos esprits, que l’ombre a pour repaires,
Nous allons voir rentrer les songes de nos pères ?
            Destin, lugubre assaut !
Ô vivants, serions-nous l’objet d’une dispute ?
L’un veut-il notre gloire, et l’autre notre chute ?
            Combien sont-ils là-haut ?
 
Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre,
Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l’ombre.
            Qui craindre ? qui prier ?
Les Manès frissonnants, les pâles Zoroastres
Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres
            Sur le noir échiquier.
 
Songe horrible ! le bien, le mal, de cette voûte
Pendent-ils sur nos fronts ? Dieu, tire-moi du doute !
            Ô sphinx, dis-moi le mot !
Cet affreux rêve pèse à nos yeux qui sommeillent,
Noirs vivants ! heureux ceux qui tout à coup s’éveillent
            Et meurent en sursaut !
 

Villequier, 4 septembre 1845.

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 17 mai 2014 à 12h10

Victor en promenade
________________


Victor réfléchit quand il se promène,
C’est une manie, chez lui, très humaine :
Et quand il a bu trop de vin vermeil,
Il pose au cosmos des questions sans nombre,
Il les pose au ciel, il les pose à l’ombre,
Ainsi qu’à la lune et au grand soleil.

Hugo, nul mot pour toi ne provient de la voûte
Vers laquelle est tourné ton regard plein de doute.
Dieu n’a point l’intention de t’adresser un mot ;
Le temps l’a mis au rang des monstres qui sommeillent
Et sont déconcertés quand parfois ils s’éveillent
En sursaut.

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