Ernest d’Hervilly

in La République des Lettres, 24 septembre 1876


Le Bouchon


À Ph. Burty
Dunkerque, 1875


Sur la plage où les flots, bouleversés hier,
Viennent fougueusement jeter avec leur charge
D’écumes, de varechs et d’étoiles-de-mer,
Les informes débris des naufrages du large ;
 
Sur la plage déserte où siffle le Nordet,
J’aperçois à côté d’un monceau d’astéries,
Une épave qu’ici, certes, nul n’attendait :
C’est un bouchon encor teint de couleurs fleuries ;
 
Un bouchon mince et long, un cylindre parfait
De beau liège sans trous, à cire incarnadine.
Et tel que pour un temps en avale en effet
Ton gosier de cristal, bouteille girondine.
 
Oui, c’est bien le bouchon d’un flacon bordelais,
Flacon qu’aux jours de fête, en riant, on débouche !
Le verre s’est brisé contre les durs galets,
Mais le liège survit, rose comme une bouche.
 
Rose comme la lèvre où le bon vin passa
Est resté le bouchon de la fine bouteille,
Dont le goulot, chanteur harmonieux, versa
Cette chanson qui plaît à la plus rude oreille.
 
Mais ces lèvres, hélas, qui bûrent sur la mer
Le Claret généreux, ne sont-elles pas closes
À jamais, maintenant, dans ce liquide amer
Où tu les précédas, Bouchon aux contours roses ?
 
Cet hiver fut affreux. — Sans doute, de ceux-là
Qui formaient de joyeux projets dans leur cabine,
Le verre en main, soudain le vieux bateau coula.
Le destin brise ainsi ce que l’homme combine.
 
Ce bouchon ne fut pas jeté par-dessus bord
Un matin, par le cook en faisant sa cuisine.
C’est après un naufrage, et la nuit, — sombre sort,
Que s’échoua ce liège à la rouge résine.
 
Ô morts ! Rien n’est resté de votre léger brick,
Sauf ce bouchon rougi que ramasse un touriste !
Et tel Hamlet tenant le crâne d’Iorik,
Je l’interroge, seul, sur cette plage triste....
 
Allons donc ! allons donc ! pourquoi ce rêve noir ?
Parce que le Nordet siffle, froid et lugubre,
Dans les dunes au loin, parce que vient le soir,
Un roman larmoyant dans l’esprit s’élucubre ?
 
Allons donc ! allons donc ! chasse cela, mon cœur ;
Non, ces braves garçons sont vivants sous leurs vergues !
L’embrun les a salés, mais ils chantent en chœur
Les filles de Mardick, de Dunkerque ou de Bergues.
 
Hardi ! l’œil au bossoir ! — Ils en déboucheront
Plus d’une encore, allez, et je le leur souhaite,
Le dimanche, d’un coup de pouce, habile et prompt,
Au nez de l’Océan que rase la mouette !
 
All Right! — Avant d’errer, tout nus, sur des radeaux,
Et d’être enfin mangé par les plates limandes,
Ah ! qu’ils en tariront de fioles de Bordeaux,
En croquant des Biscuits-Albert et des amandes !
 

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