Adolphe Hardy


La Mort des jeunes


 
Ô vous que nul n’assiste en vos derniers instants
Et dont nous ignorons les nobles agonies,
Quand tout souffle s’éteint sur vos lèvres ternies,
Quel délire vous berce, ô soldats de vingt ans ?
 
Quel rêve expire en vous lorsque vous cessez d’être ?
Quels soupirs, quels appels balbutiés tout bas
Se perdent dans les bruits effarants des combats,
Tandis que le grand froid de la mort vous pénètre ?
 
L’âme et les yeux remplis des choses du pays,
Revoyez-vous de loin, sous vos paupières closes,
Votre petit village, aux murs blancs, aux toits roses,
Entre ses vergers clairs, ses bois et ses pâtis ?
 
Un souvenir de foin parfumé qu’on râtelle
Vous fait-il respirer plus à l’aise un moment ?
L’aspect soudain d’un vieux logis, au toit fumant,
Rend-il à vos regards quelque vieille étincelle ?
 
Revivez-vous le temps, si proche et si lointain,
De votre enfance libre, heureuse et vagabonde
Dans la forêt natale où la myrtille abonde
Et qu’embaume l’odeur de l’armoise et du thym ?
 
Écoutez-vous tinter clarines et sonnailles,
Ou chanter merle et grive au fond du vallon vert
Qui vit naître, en la paix d’un frais sentier couvert
Un dimanche d’été, vos chastes fiançailles ?
 
Évoquez-vous, là-haut, quelque croisée en fleur,
Où clans l’air bleuissant d’un beau soir qui s’achève,
Deux grands yeux inquiets laissent flotter leur rève
Sur le chemin par où doit rentrer leur bonheur ?
 
Entendez-vous les vieux parents mélancoliques
Qui se parlent, au coin du feu, du fils absent,
D’une voix qu’ils voudraient plus ferme, mais qu’on sent
Trembler au moindre écho des horizons tragiques ?
 
À songer aux sanglots, qui vont les déchirer
Quand de vos durs trépas leur viendra le message,
Sentez-vous la sueur vous glacer le visage
Et leur mal, avant eux, vient-il vous torturer ?
 
Mais peut-être en vos cœurs où la mort va descendre
Et qu’une paix sereine envahit peu à peu,
Seul l’amour du pays brûle-t-il comme un feu.
Et tout autre penser s’endort-il sous la cendre ?
 
Lors, ne regrettez-vous que de ne plus pouvoir
Combattre pour le Droit, le glaive en vos mais sûres,
Et le mal le plus grand que vous font vos blessures
Est-il devons coucher loin des champs du Devoir ?
 
Hélas ! le cher secret de vos suprêmes fièvres
Nul n’en pénétrera le mystère sacré,
Et le vent, dans sa fuite, a bien vite égaré
Les derniers mots qu’il cueille en passant sur vosl èvres...
 
Ô vous que nul n’assiste en vos derniers instants
Et dont nous ignorons les nobles agonies,
Quand tout souffle s’éteint sur vos lèvres ternies,
Quel délire vous berce, ô soldats de vingt ans ?
 

Octobre 1914

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