Émile Goudeau

Chansons de Paris et d’ailleurs, 1896


Les Fous


 
Le Vertige noir les invite
À gambiller sur le chemin :
Les Fous vont vite, vite, vite !...
Sait-on qui sera fou demain ?
 
Vers le socle où git la Fortune,
Vache d’or qui n’a plus de lait,
Vers le portique où se complait
La Gloire, fille de la Lune,
Vers les Honneurs et vers les Croix,
On ouït une douce voix
Hélant les passants à la brune :
C’est Paris, la Cité-Catin,
Faisant de son corps un butin,
Qui, dans une pose câline,
Dit tout bas : « Joli brun, beau blond,
« As-tu des reins, jeune étalon ?
« Arrive, je suis Messaline ! »
Ils viennent tous, les inventeurs,
Les poètes, les politiques,
Les élus des mathématiques,
Les pianistes, les sculpteurs ;
Et la Reine des Capitales
Sur tant de forces génitales
Allonge ses flancs tentateurs.
Ce sont d’affreuses aventures
Mettant les nerfs sous pression,
À faire craquer les jointures ;
Et l’orgueil, et la passion,
Et le souci des grandes œuvres,
Et les lèvres des filles-pieuvres,
La soif ardente du nouveau,
Et la malveillance des sphinges,
Font sauter les triples méninges
Dans la chaudière du cerveau.
 
Pan ! félure ! pan-pan ! lacune !
Et ceux qui cherchaient à tâtons
La gloire, l’amour, la fortune,
Sous le rire blanc de la Lune
Vont peupler les noirs Charentons ;
Jusqu’à ce que, compatissante,
La Mort, qui, seule, ne ment pas,
Ait pitié de leur âme absente,
Et les reçoive dans ses draps,
Tandis qu’un nouveau fol hérite
De celui qui passe la main...
 
Les Fous vont vite, vite, vite !...
Sait-on qui sera fou demain ?
 
Qui songe comment Baudelaire
Sentit sur son front entêté
Le vent de l’imbécillité
Passer en souffle de colère ?
Qui se souvient de Du Böys ?
Et de la Belle au teint de lys
Pâle comme une aurore claire ?...
A-t-on vu, las de s’ennuyer,
Pétrus Lycanthrope, aboyer ?
Et Gérard de Nerval, farouche,
Suspendu comme un écriteau
— Dernier songe, et dernier tréteau —
À l’huis d’une taverne louche ?
 
Mais naguère ce fut Cœdès,
Qui peuplait de sa fantaisie
L’épinette la plus moisie ;
Et ce fut aussi Gil-Pérès,
Qui savait, comme un aspergès,
Jeter le rire à la volée
Sur la foule bariolée ;
Et ce fut Guyot-Montpayroux,
Mauvais légat et bon fumiste,
Ernest Dubreuil, le librettiste,
Et tant d’autres si joyeux... Fous !
 
Soudain leur crâne s’échevèle,
Étalant, à nu, leur cervelle,
Où la Démence ouvre des trous...
 
Et ce fut André Gill, dont l’âme
Semblait chanter l’épithalame
De la joie et du grand soleil,
Et qui, pour goûter quelque rêve,
S’étant endormi sur la grève,
Trouva la Folie au réveil...
Et, toujours, d’autres encor, d’autres !
Certains, vifs mieux que des pinsons,
Plusieurs, lents comme des apôtres :
De cent mille et une façons
La Manie a des hameçons
Pour tous les genres de poissons.
À peine leur fait-elle un signe,
Ils dansent au bout de la ligne :
Ici drames, et là chansons.
C’est un inventeur de génie
Gaulard, que son pays renie,
Et qui se proclame un jour dieu.
C’est Sapeck, le railleur fantasque,
Dont la gaité ne fut qu’un masque
Qui se décolla peu à peu.....
Hier Maupassant !.....
                            Le Sort morose
Dont la liste n’est jamais close,
N’a pas roulé le parchemin,
Sur lequel écrit la Névrose...
Sait-on qui sera fou demain ?
 
Tel qui rit, et chante à la vie,
Et, d’une lèvre inassouvie,
Boit l’avenir comme un vin pur ;
Tel qui, sur sa pipe allumée,
Voit voltiger dans la fumée
Les espoirs nuancés d’azur ;
Tel qui, sous un rayon de lune,
Suit la danse de la fortune,
Va, tout à l’heure, mort-vivant,
Sentir, par une âpre veillée,
Que sa cervelle éparpillée
Se fond à jamais dans le vent...
 
Le Vertige noir les invite
À gambiller sur le chemin :
Les Fous vont vite, vite, vite !...
Sait-on qui sera fou demain ?
 
Astre mort, ô Lune damnée !...
Suivons, suivons la destinée !
Sait-on qui sera fou demain ?
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Hugо : Ultimа vеrbа

Hоuvillе : Lа Sоlitudе dеs fеmmеs

Соppéе : «С’еst vrаi, ј’аimе Ρаris d’unе аmitié mаlsаinе...»

Βruаnt : À Grеnеllе

Du Βеllау : «Τеls quе l’оn vit јаdis lеs еnfаnts dе lа Τеrrе...»

Βеrtrаnd : Μоn Βisаïеul

Соppéе : «J’аdоrе lа bаnliеuе аvес sеs сhаmps еn friсhе...»

Rоllinаt : Lа Ρrièrе du silеnсе

Ρеllеrin : L’Αutоbus ivrе

Vignу : Élоа, оu Lа Sœur dеs Αngеs

☆ ☆ ☆ ☆

Соppéе : «Сhаmpêtrеs еt lоintаins quаrtiеrs, је vоus préfèrе...»

Du Βеllау : «Τеls quе l’оn vit јаdis lеs еnfаnts dе lа Τеrrе...»

Саrсо : Lаissеz-mоi

Νоuvеаu : Сru

Τоulеt : «Lе sаblе оù nоs pаs оnt сrié...»

Dеlаruе-Μаrdrus : Εrrеmеnts

Frаnс-Νоhаin : Αllеgrо dеs Соаltаrs

Hеrеdiа : L’Épéе

Vеrlаinе : Dédiсасе

Сhаtеаubriаnd : Lе Μоntаgnаrd ехilé

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Lе Сlоwn dе l’irоniе (Gоudеаu)

De Dаmе dе flаmmе sur «Hélаs ! vоiсi lе јоur quе mоn mаîtrе оn еntеrrе...» (Rоnsаrd)

De Сосhоnfuсius sur «Dе vоs уеuх tоut divins, dоnt un Diеu sе pаîtrаit...» (Rоnsаrd)

De Сосhоnfuсius sur «Ρоur lе rеtоur du Sоlеil hоnоrеr...» (Lаbé)

De Jаdis sur «J’аdоrе lа bаnliеuе аvес sеs сhаmps еn friсhе...» (Соppéе)

De Rоzès sur Lе Сhеmin dе sаblе (Siсаud)

De Sеzоr sur «Jе vоudrаis biеn êtrе vеnt quеlquеfоis...» (Durаnt dе lа Βеrgеriе)

De KUΝG Lоuisе sur Villе dе Frаnсе (Régniеr)

De Сurаrе- sur «Épоuvаntаblе Νuit, qui tеs сhеvеuх nоirсis...» (Dеspоrtеs)

De Xi’аn sur Jеhаn Riсtus

De Villеrеу јеаn -pаul sur Détrеssе (Dеubеl)

De ΒооmеrаngΒS sur «Βiеnhеurеuх sоit lе јоur, еt lе mоis, еt l’аnnéе...» (Μаgnу)

De Hаikukа sur «Lе Sоlеil l’аutrе јоur sе mit еntrе nоus dеuх...» (Rоnsаrd)

De Gаrdiеn dеs Суmеs sur Сhаnt dе Νоël (Νоël)

De Сurаrе- sur «Lа mоrt а tоut mоn biеn еt mоn еspоir étеint...» (Αubin dе Μоrеllеs)

De Сurаrе- sur Jоurnаlistе piеuх (Fréсhеttе)

De аunrуz sur Rêvеriе (Lаrguiеr)

De Сhristiаn sur Сrépusсulе dе dimаnсhе d’été (Lаfоrguе)

De Τhundеrbird sur Αgnus Dеi (Vеrlаinе)

De L’hеndéсаpé sуllаbis sur Lа Ρаssаntе (Νеlligаn)

De Сhristiаn sur «Lе сhеmin qui mènе аuх étоilеs...» (Αpоllinаirе)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе