André Gill

La Muse à Bibi, 1880


Le Convoi


 
Pas un rayon là-haut. Ciel muet, fauve et morne,
Un brouillard lourd emplit les horizons qu’il borne,
En bas, la neige ; et sur le chemin effacé,
Un corbillard de pauvre.
                                Au loin, dans l’air glacé,
Aussi profondément que le regard pénètre
La brume, on aperçoit la plaine de Bicêtre.
Or le Champ de Navets est par là.
                                                        Croque-morts,
Cocher, même la rosse endurcie à son mors,
Tous les noirs travailleurs de la sombre corvée,
Semblent impatients de la voir achevée ;
Et tous se hâtent. Seule, une vieille qui suit
La voiture s’attarde ; on dirait qu’il fait nuit
Pour elle. Elle est courbée et trébuche; elle a peine
À diriger ses pas. Un haillon brun de laine
Entortille sa maigre épaule, et sur son nez
Retombe, retenu dans ses vieux doigts fanés.
C’est la veuve : c’est tout ce qui reste en ce monde,
Hélas ! d’une nichée en misères féconde...
Pauvre vieille ! En suivant le funèbre convoi
D’un pas automatique et lent, elle revoit
Le cher tableau des jours enfuis. Son deuil la plonge
Dans la stupeur, et, tout en marchant, elle songe :
 
— Qu’est-ce qu’elle va faire ? Eût-on jamais pensé
De la sorte finir un destin commencé
Si doucement, à deux, là-bas dans la nature
Au village, quand pris d’une tendresse pure
L’un pour l’autre, ils s’étaient mariés sagement.
Quel ménage accompli c’était ; quel couple aimant.
La semaine coulait calme et laborieuse...
Et comme il était fort, comme elle était joyeuse
Alors qu’il la prenait dans ses bras d’ouvrier,
Puis l’écartait de lui pour se faire prier
D’un baiser. Le bon temps ! c’est passé comme un rêve...
Et puis les mauvais jours, le pain rare, la grève ;
Les enfants qu’ils ont eus, sept, filles et garçons,
Pris par la guerre, ou la débauche, ou les prisons,
L’un après l’autre, allez ! et puis la solitude :
Après qu’on a vécu tous ensemble, c’est rude.
Et puis plus de travail, le grenier, les hivers ;
Et la dette ; — et puis tout qui s’en va de travers ;
Et puis... quoi ? c’est fini !... Voilà que le cortège
Est là-bas maintenant ! Elle court, et la neige
Qui retombe l’aveugle... Ah ! la voilà tout près,
Mais la course a brisé le fil de ses regrets ;
Elle ne trouve plus en songeant à sa peine
Que trois mots : Mon bon Dieu ! dans sa tête trop pleine.
— Mon bon Dieu, voilà tout. — Engourdie en son deuil
La misérable va le front près du cercueil ;
Et rien ne lui répond, sous l’énorme ciel d’ouate,
Que les ressauts du mort trop maigre pour sa boîte.
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Μаuсlаir : Légеndе : «Ιls l’оnt сlоuéе pаr lеs mаins...»

Vеrlаinе : Соllоquе sеntimеntаl

Βаnvillе : «Sсulptеur, сhеrсhе аvес sоin...»

Siеfеrt : Rêvеs, аnхiétés, sоupirs

Sаtiе : Lе Ρiсniс

Νеrvаl : Ρоlitiquе

Viviеn : Εllе pаssе

Viviеn : Sоis Fеmmе...

Gérаrd : Lеs Саnаrds

Lесоntе dе Lislе : Ιn ехсеlsis

☆ ☆ ☆ ☆

Lаutréаmоnt : «Jе сhеrсhаis unе âmе qui mе rеssеmblât...»

Βаudеlаirе : Lа Vоiх

Frаnс-Νоhаin : Sоlliсitudеs

Sullу Ρrudhоmmе : Lеs Сhаînеs

Vеrlаinе : À Μоnsiеur еt Μаdаmе Τ.

Fаnсhу : Αllоns аu bоis

Rоllinаt : Lе Соnvоi funèbrе

Jаmmеs : Dаns l’аubеrgе fumеusе...

Αpоllinаirе : Εnfаnсе

Sаmаin : Lе Rеpаs prépаré

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «Сеuх qui dеs Rоis, pаr fаits сhеvаlеurеuх...» (Τаhurеаu)

De Сосhоnfuсius sur Sоnnеt : «Lа rоbе dе lаinе а dеs tоns d’ivоirе...» (Сrоs)

De Сосhоnfuсius sur Lа Siеstе (Hеrеdiа)

De Сurаrе- sur Сirсоnspесtiоn (Vеrlаinе)

De Jаdis sur Sоlitudе (Siеfеrt)

De Сurаrе- sur Τhérаpеutiquе (Μénаrd)

De Jаdis sur Соmpаrаisоn du Ρhéniх (Jаmуn)

De Jаdis sur Stаnсеs sur mоn јаrdin dе Βоuсhеrvillе (Quеsnеl)

De Εsprit dе сеllе sur Ρоur un аmi (Sаintе-Βеuvе)

De Lеwis Ρ. Shаnks sur Lе Μаuvаis Μоinе (Βаudеlаirе)

De Τhundеrbird sur L’Éсlаtаntе viсtоirе dе Sаrrеbruсk (Rimbаud)

De Сurаrе- sur «Εllе а bеаuсоup dе l’аir d’unе аntiquе mаrоttе...» (Sigоgnе)

De Vinсеnt sur «Соmmе un соrps féminin...» (Ρаpillоn dе Lаsphrisе)

De Élеvеur sur Sоnnеt : «Ιl у а dеs mоmеnts оù lеs fеmmеs sоnt flеurs...» (Сrоs)

De Quеlсаin sur «Dаphné sе vit еn lаuriеr соnvеrtiе...» (Sсаliоn dе Virblunеаu)

De Ρlutоrquе sur «J’еntrаis сhеz lе mаrсhаnd dе mеublеs, еt là, tristе...» (Νоuvеаu)

De Εsprit dе сеllе sur «Τоn оrguеil pеut durеr аu plus dеuх оu trоis аns...» (Viаu)

De Τh. dе Viаu sur Lеs trоis hуmnеs primitifs (Sеgаlеn)

De Сосhоnnе Furius sur Sоnnеt : «J’аi pеur dе lа fеmmе qui dоrt...» (Сrоs)

De сindrеl sur Βаllаdе dе l’аrbrе d’аmоur (Сhаrtiеr)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе

 



Photo d'après : Hans Stieglitz