Anatole France

Les Poèmes dorés, 1873


Vénus, Étoile du soir


 
La nuit vient nous ravir en ses puissants arcanes ;
L’ombre avec des frissons envahit les platanes ;
De légères vapeurs montent des chemins creux.
Les vieillards sont assis, et les voix alternées
Sous le feuillage obscur se perdent égrenées.
C’est l’heure où l’esprit rêve, heureux ou malheureux.
 
Le crépuscule expire et les étoiles blanches
Commencent en tremblant à poindre dans les branches.
Au regard exalté qui songe et les poursuit,
Voici que la plus belle allume la première
À l’occident pâli sa vibrante lumière,
Vénus splendide et chaste, honneur de notre nuit.
 
Depuis qu’ils ont chéri l’amour et sa souffrance.
Les hommes ont fait part de leur brève espérance
À cet astre indulgent qui ramène le soir.
— Si tu retiens mes yeux, Vénus ; si ma pensée
Au sein du mol éther vers toi s’est élancée.
C’est toi seule et c’est toi toute que je veux voir.
 
J’ai surpris tes secrets : Ô céleste jumelle
De la Terre, astre cher qui mourras avec elle.
Tes destins sont pareils aux destins de ta sœur.
Le même soleil t’aime ; et ce père des flammes
Jette en ton sein fleuri la vie, orgueil des âmes.
La nuit ainsi qu’à nous te verse sa douceur.
 
Monde, tu fais rouler dans la pâle étendue
La forme avec l’amour à tes flancs suspendue ;
Tu livres aux troupeaux tes champs hospitaliers ;
Tes mers ont leurs nageurs, et des siècles de fauves
Ont rugi le désir aux creux de tes rocs chauves ;
Tes deux pôles de glace ont de blancs familiers.
 
Des reptiles, traînant leurs épais cartilages,
De leurs sillons visqueux souillaient tes chaudes plages,
Au temps où tu naissais dans les limons marins.
Et maintenant, mangeurs de chair ou d’herbe grasse,
Des êtres réjouis dans la force et la grâce,
Nés de ton corps adulte, ornent tes jours sereins.
 
Un air rouge et vibrant, semé de feux intimes,
Sur tes roides hauteurs dont nul n’a vu les cimes,
Nourrit avec excès de larges floraisons,
De grands lys pleins d’odeurs et de phosphorescences,
Les longs fûts des palmiers aux salubres essences,
Et des gerbes de dards exhalant leurs poisons.
 
Des îles en leurs lits récents de madrépores,
Vierges, sous le vent frais plein de baisers sonores,
Conçoivent les doux fruits des continents lointains.
De grands oiseaux guerriers s’assemblent, race antique,
Dans les sombres vapeurs de ton ciel magnétique,
Sous les cratères noirs de tes volcans éteints.
 
Et des guetteurs, du haut des roches caverneuses,
Lourds, velus, déployant leurs ailes membraneuses,
De nocturnes regards éclairent les granits :
Ils veillent, attendant que l’aire obscure dorme ;
Ils vont se laisser choir, et sous leur masse énorme
Lentement étouffer les couples dans les nids.
 
Vénus, ô grande mère aux entrailles brûlantes,
Mère des animaux avides et des plantes,
Tout ce que tu contiens de divine chaleur
Dans un fécond travail a gonflé tes mamelles.
En allaitant, Vénus, tes nourrissons, tu mêles
Largement en leur sang la joie et la douleur.
 
Mais lorsque après tes nuits, tes sombres nuits sans lune,
Derrière l’Océan qui gémit sur la dune,
Immense et près de toi se lève le soleil,
Est-il, pour réfléchir ton ciel qui s’illumine,
Un regard où reluit la tristesse divine,
Un regard anxieux et fier, au mien pareil ?
 
Nourris-tu des vivants de qui l’âme profonde
Te contient tout entier dans elle-même, ô monde !
Et qui sont ta vertu, ta splendeur et tes dieux ?
N’as-tu pas enfanté des rois, frères des hommes,
Qui, superbes, hardis, pensifs, tels que nous sommes,
Seuls portent haut leur front et regardent les cieux ?
 
Ces princes, nos égaux, recherchent-ils les causes,
La raison et la fin, la nature des choses ?
Quels désirs, quels espoirs gonflent leurs cœurs puissants !
Ont-ils, promptes sans cesse à verser les dictâmes,
Des mères et des sœurs belles comme nos femmes,
Triomphe de la vie et délices des sens ?
 
Oh ! les meilleurs d’entre eux, dans la nuit solitaire,
Levant leur front blanchi d’un reflet de la terre,
Ont souvent médité les travaux de nos jours.
Connaître pour aimer, tel est la loi de l’être ;
Et, dans leur mâle ardeur d’étreindre et de connaître,
Ils ont jusqu’à la terre étendu leurs amours.
 
L’esprit cherche l’esprit dans l’étoile prochaine ;
Et, jetant dans l’espace une mystique chaîne,
Eux en nous, nous en eux, nous nous glorifions.
Tant il est naturel de sortir de soi-même,
Tant nous portons au cœur le besoin qu’on nous aime,
Tant notre âme de feu jette loin ses rayons.
 

1872.

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