François Fabié

Fleurs de genêts


Paysanne de guerre


 
Héroïque, elle aussi, de cœur haut, de bras ferme,
La veuve paysanne à qui, depuis vingt mois,
Incombent les labours, les marchés, les charrois
Et le gouvernement tout entier de la ferme.
 
Au début on lui prend soudain ses trois garçons
(Et deux sont morts déjà), son valet de charrue
Et son berger... Sa fille, un instant accourue,
Lui laisse ses marmots, et repart sans façons...
 
Et plus un journalier valide en la contrée ;
Un chemineau douteux pour garder le troupeau.
Mais la veuve n’a point plié sous le fardeau,
Car plus la tâche est rude et plus elle est sacrée.
 
Repas des gens, repas des bêtes, basse-cour,
La traite des brebis, une heure avant l’aurore,
Le lavoir, les oisons qui vont bientôt éclore,
Et, pour se délasser, semailles et labour.
 
Car elle guide aussi la charrue et la herse,
Ses pieds dans des sabots et ses jupes au vent,
À travers les guérets, — les corbeaux la suivant
Dont le cri de malheur par instant la transperce...
 
Il faut porter le lait au village lointain,
Faire aiguiser le soc et la pioche à la forge,
Aller moudre au moulin perdu dans quelque gorge,
Mettre le bois au four et la pâte au pétrin.
 
 


 
Elle rentre le soir, à la ferme en détresse
Où tout l’attend, où tout l’appelle, où tout a faim,
Les bêtes de provende, et les marmots de pain ;
Tous, d’une voix connue et d’une âme maîtresse.
 
Jette du grain, fermière ! emplis les râteliers ;
Rends à l’agneau plaintif sa brebis implorante ;
Verse à tes petits-fils la marmite odorante ;
Prie ensuite avec eux pour les morts familiers :
 
Pour ton mari, parti le premier, avant l’heure,
Pour ceux de tes enfants soldats déjà fauchés,
Sans qu’on puisse savoir où leurs corps sont couchés,
Et pour d’autres encor, qu’aux alentours on pleure ;
 
Et pour que Dieu conserve à tes ans un appui,
Qu’il sauve des périls et bientôt te ramène
Ton dernier-né, dernier espoir de ce domaine
Qui demain tomberait en quenouille sans lui...
 
 


 
Puis, quand tous dormiront, marmots, vacher, servante,
Toi, veille encor, reprise ou ravaude des bas ;
Réponds à ton petit qui se morfond là-bas,
Dans la neige et la boue, la nuit et l’épouvante.
 
Pleure enfin dans ton lit, jusqu’à ce que tes yeux
Sentent par le sommeil tarir leur source amère,
Et goûte dans un songe un repos éphémère
Qu’abrégera le coq d’un clairon furieux.
 
Car déjà demain luit aux vitres de la ferme :
Debout, fermière ! et lutte ainsi jusqu’à la fin,
Contre le deuil, l’absence, et la terre et la faim,
Dans un combat dont nul ne peut prévoir le terme ;
 
Lutte pour conserver les bois, les champs, les prés,
Le nom et le renom de la maison ancienne
Qui te prit jeune femme, un soir, et te fit sienne,
T’enchaînant à jamais par des liens sacrés !...
 
 


 
Plus grande que ne fut, certes, la veuve antique,
Plus que les Pénélope en secret ourdissant
Leur vaine toile pour se garder à l’absent,
Nous devons t’admirer, Providence rustique !
 
Aussi, quand nous aurons chassé l’envahisseur
Et que nous fêterons la sainte délivrance,
Je voudrais qu’on te mît, toi, mère, ou veuve, ou sœur,
Au milieu des héros, à la place d’honneur,
 
Gardienne du sol, Paysanne de France !
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Βаtаillе : Μurmurе : «Lеs dоuх mоts quе mоrtе еt pаsséе...»

Βаudеlаirе : Lеs Αvеuglеs

☆ ☆ ☆ ☆

Μаrоt : Αnnе, pаr јеu, mе јеtа dе lа nеigе

Dubоs : Соntrе Ligurinus : «Τоut lе mоndе tе fuit...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сhristiаn sur Соntrе Ligurinus : «Τоut lе mоndе tе fuit...» (Dubоs)

De Jаdis sur Αprès lа сlаssе (Hаrdу)

De Βас mаrсеl sur Lеs Gеnêts (Fаbié)

De Frаnçоis С. sur «Lе viеrgе, lе vivасе еt lе bеl аuјоurd’hui...» (Μаllаrmé)

De Jасquеs Rоubаud sur «Οn m’а mis аu соllègе (оh ! lеs pаrеnts, с’еst lâсhе !)...» (Νоuvеаu)

De Сеltоmаniаquе sur «Lе miсrоbе : Βоtulinus...» (Τоulеt)

De Stеphеn Βiеnаrmé sur Lе Τоmbеаu dе Сhаrlеs Βаudеlаirе (Μаllаrmé)

De Jаdis sur «Lе сhеmin qui mènе аuх étоilеs...» (Αpоllinаirе)

De Ρаul-Jеаn sur Βаllаdе [dеs dаmеs du tеmps јаdis] (Villоn)

De X. sur Splееn : «Τоut m’еnnuiе аuјоurd’hui. J’éсаrtе mоn ridеаu...» (Lаfоrguе)

De Lа Μusérаntе sur Αu Саrdinаl Μаzаrin, sur lа Соmédiе dеs mасhinеs (Vоiturе)

De Vinсеnt sur Lа Ρrеmièrе Νuit (Lаfоrguе)

De Сurаrе- sur Lе Μаrtin-pêсhеur (Rеnаrd)

De Сurаrе- sur Sоnnеt sur dеs mоts qui n’оnt pоint dе rimе (Sаint-Αmаnt)

De Liоnеl sur Sоnnеt bоuts-rimés (Gаutiеr)

De Сосhоnfuсius sur À prоpоs d’un « сеntеnаirе » dе Саldеrоn (Vеrlаinе)

De Сосhоnfuсius sur «J’аimе l’аubе аuх piеds nus...» (Sаmаin)

De Сосhоnfuсius sur «Quеl hеur, Αnсhisе, à tоi, quаnd Vénus sur lеs bоrds...» (Jоdеllе)

De Sullу sur «Quаnd је pоuvаis mе plаindrе еn l’аmоurеuх tоurmеnt...» (Dеspоrtеs)

De Jаdis sur Sоnnеt : «Vеnt d’été, tu fаis lеs fеmmеs plus bеllеs...» (Сrоs)

De GΑRΟUX Сhristiаnе sur Virgilе (Βrizеuх)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе

 



Photo d'après : Hans Stieglitz