François Fabié

Fleurs de genêts


Le Laboureur soldat


 
Laboureur ! — Il n’était, ne voulut jamais être
Que laboureur ; — un beau laboureur, lent et doux
Et fort comme ses bœufs, qui l’aimaient entre tous
Leurs bouviers, et venaient très docilement mettre,
Dès son premier appel, leurs cornes et leurs cous
              Sous le dur joug en bois de hêtre...
 
À vingt ans il dut les quitter, étant conscrit ;
Mais, libéré, vers eux il revint à la hâte,
Et, dès le lendemain de son retour, reprit
Avec eux le labeur qui soulève, pétrit
Et repétrit le soi comme une bonne pâte
              Dont le blé futur se nourrit...
 
Un soir qu’il leur chantait le vieil air sans paroles
Qu’ils comprennent fort bien et qui rythme leurs pas.
Et qui les fait marcher encor quand ils sont las,
Au petit clocher bleu soudain les cloches folles
S’agitèrent dans un furieux branle-bas...
              Surpris, il s’arrête : Est-ce un glas ?
 
Non. — Le gai carillon des veilles de dimanche ?
Non plus. — Quelque incendie ? Ah ! certes ! Et partout
Des gens courent : « La guerre !... on mobilise ! » Au bout
Du sillon brun, le laboureur lâche le manche,
Dételle : « Adieu, mes bœufs ! » Il part, et le trois août
              Il labourait pour la Revanche.
 
Il porta le fusil et le sac vaillamment,
Mais sans fanfaronnade et sans emballement,
Se battit à Namur, fut blessé, guérit vite,
Fut blessé de nouveau..., puis, comme nul n’évite
Sa destinée, alla périr obscurément
              Dans cette presqu’île maudite
 
Où sur un sol ingrat sans verdure et sans eaux,
Sous la soif et la faim, les obus et les balles,
Tant de pauvres enfants, des meilleurs, des plus beaux,
— Ainsi qu’au grand soleil des épis sous la faux, —
Si follement, si loin des campagnes natales,
              Tombèrent dans de vains assauts...
 
Mon laboureur qui tant aimait son coin de terre,
Ses genêts, ses prés verts et ses coteaux herbeux,
Et la source où, le soir, il abreuvait ses bœufs,
Et sa ferme, et peut-être, avec crainte et mystère
D’un amour patient qu’il devait encor taire,
              La fille d’un maître ombrageux ;
 
Le voyez-vous mourir longuement sur le sable,
Là-bas, dans un pays atroce de païens,
Les yeux martyrisés par l’azur implacable,
Sans un regard ami de son ciel ni des siens,
Sans que nul sur sa lèvre, à l’instant redoutable,
              Mît le signe aimé des chrétiens !...
 
Pauvre petit soldat, ta mort, dont on ignore
L’heure et le lieu, ne t’aura point valu la croix ;
Que dis-je ! tu n’as pas même celle de bois
Sur ta tombe perdue et que rien ne décore,
Ni les ordres du jour flatteurs qui font encore
              Qu’on parle de vous quelquefois.
 
Puisse le Dieu que tu servais et qui dénombre
Exactement les morts et sait où sont leurs os,
Sur le tertre où tu dors mettre au moins un peu d’ombre
Et, quand vient la saison où migrent nos oiseaux,
Faire gémir sur toi les ramiers du bois sombre
              Qui couvrit nos communs berceaux ;
 
Et puisse-t-il donner à ceux-là qui te pleurent,
Mais qui ne doutent pas de l’éternel revoir,
La résignation, sœur tendre de l’espoir,
Et leur persuader que les jeunes qui meurent
En faisant comme toi simplement leur devoir
Doublent l’ange veillant sur les vieux qui demeurent !
 

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