Max Elskamp


Le Calvaire


 
Mon Dieu qui mourez à Saint-Paul,
Un peu autrement que les autres,
 
Dans ma rue froide comme un pôle
Entouré d’anges et d’apôtres ;
 
Mon Dieu qui mourez à Saint-Paul,
Tout blanc des pieds, tout blanc des mains,
 
Pour ceux du quai, pour ceux du môle,
Sous des bougies dans un jardin,
 
Mon Dieu des pêcheurs, des marins,
Et mien jadis en mes croyances,
 
C’est vous là-bas dans les lointains
Des matins bleus de mon enfance
 
Mon Dieu qui les avez connus
Tous ceux d’ici qui ont passé
 
Dans ma rue et nus ou vêtus
Et puis plus loin s’en sont allés.
 
 
 

*


 
Mon Dieu ici dans les rochers
Qui savez le vent et la pluie,
 
De tous les cieux las de la vie
Comme ceux qui ont navigué ;
 
Et qu’on vient voir, et que l’on prie
À deux genoux, le front baissé,
 
Mon Dieu doux à ceux des navires,
Qui ont subi, qui ont peiné,
 
Dans le bien, le mal ou le pire,
Depuis le jour où ils sont nés,
 
Mon Dieu qui savez les étoiles
Qui fixent à chacun son lot,
 
Mon Dieu qui savez où les voiles
Conduisent ceux qui vont sur l’eau,
 
Et qui leur avez pardonné
Les ports mauvais qu’ils ont touchés,
 
Mon Dieu, ici des matelots,
C’est eux qui vous ont aimé.
 
 
 

*


 
Mon Dieu des nuits et des matins,
Ici dans le temps comme il vient,
 
Et que l’on voit d’hiver, d’été,
Blanc et dans l’ombre en long couché,
 
Derrière une grille dressée,
Les yeux fermés, au flanc la plaie,
 
Avec des anges à vos pieds
Leurs ailes sur le dos croisées,
 
Et que les femmes des marins
Implorent pour ceux dont la vie
 
Est d’aller sur la mer au loin
Voiles tendues, aux pêcheries
 
Et dans la pluie et dans le vent,
Chercher le pain cher qu’on leur vend ;
 
Puis Madeleines repenties
Et le jour du vendredi-saint
 
Qui viennent toucher de leur sein
La grille chargée de bougies,
 
Devant laquelle vous dormez
Saignant du front, des mains, des pieds,
 
Pour trouver pardon de leur vie,
Dans le remords qui les étreint ;
 
Mon Dieu des soirs et des matins
Ici dans le temps comme il vient,
 
C’est femmes en peine et qui prient
Sombrées comme nefs corps et biens.
 
 
 

*


 
Mon Dieu au monde qui dit vie,
Port là-bas, et lors étrangers,
 
Anglais dans leur orgueil dressés
Américains de frais rasés,
 
Indous marchands de plumes teintes
Malais qui sourient les dents noires,
 
Chinois avec leur lèvres peintes
Et jaunes ainsi que l’ivoire,
 
C’est eux, alors qu’août dit l’été,
Et qui viennent vous visiter
 
Et pour s’attarder jusqu’au soir
Et les garder en leur mémoire,
 
Longin qu’on voit avec sa lance,
Dit en blanc en pierre sculptée,
 
Michel-Archange et qui s’élance
Sur le dragon aux mains l’épée,
 
Et toute larmes Madeleine
En cheveux longs qui dit sa peine,
 
Et sa sœur Marthe agenouillée,
Et Lazarre leur frère aimé,
 
Tandis qu’en le souffre et les flammes,
Purgatoire où brûlent les âmes,
 
On les voit les yeux alanguis
De l’espoir doux du bien promis
 
 
 

*


 
Mon Dieu aux jours de mon enfance
Où si près de vous j’ai dormi,
 
En ma maison, dans le silence
Où je vous évoquais la nuit,
 
Mon Dieu, là-bas, dans mon jardin,
Triste ainsi qu’ils sont dans les villes,
 
Et qu’au temps où vivaient les miens
Seul un mur et couvert de tuiles,
 
Me séparait, dit en ses pierres,
De votre présence réelle
 
Toute proche là au calvaire
Où vos anges croisaient leurs ailes ;
 
Mon Dieu alors aux nuits d’hiver
Lorsque le vent du Nord montait,
 
Criant comme à la mort dans l’air,
Et que tous les carreaux tremblaient
 
Et qu’au fleuve à la marée pleine,
Pour au bord des quais trouver place,
 
Vrombissait la voix des sirènes
Des vapeurs qui cherchaient la passe,
 
Mon Dieu, mon cœur d’enfant inquiet,
Alors de vous savoir tout proche,
 
Couché en long là, dans les roches,
S’allait vers vous et trouvait paix.
 
 
 

*


 
Mon Dieu aujourd’hui loin de moi
Qui dormez encore à Saint-Paul,
 
En la rue douce où fut mon toit,
En ma rue blanche comme un pôle,
 
Mon Dieu qui les avez connus
Les primes matins de ma vie,
 
À son aube quand j’étais nu
De chair comme de cœur aussi,
 
Mon Dieu encore ici c’est moi
Mais las ! et de tout revenu,
 
Des jours en long que j’avais vécus
Plus en la peine qu’en la foi.
 
 
 

*


 
Mon Dieu j’avais trop espéré
Des matins qui m’avaient souri,
 
Et je me suis ainsi trompé
Sur la voie loin que j’ai suivie,
 
Et tout est mort ou s’en est allé
De ce que jadis j’ai aimé ;
 
Et maintenant voici le soir
Et mon heure qui va sonner,
 
Et mon âme qui va entrer
Là-bas où la nuit se fait noire,
 
Mon Dieu mien, de la rue Saint-Paul,
Donnez-moi vous en long couché,
 
Là-bas au calvaire du môle
Comme aux marins que vous aimez,
 
Le sommeil doux qu’après la vie
J’ai de tous les temps espéré.
 

La Chanson de la rue Saint-Paul, 1922

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