Max Elskamp

La Chanson de la rue Saint-Paul, 1922


La Chanson de la rue Saint-Paul


 
 

I


 
C’est ta rue Saint-Paul
Celle où tu es né,
Un matin de Mai
À la marée haute,
 
C’est ta rue Saint-Paul,
Blanche comme un pôle,
Dont le vent est l’hôte
Au long de l’année.
 
Maritime et tienne
De tout un passé,
Chrétienne et païenne
D’hiver et d’été,
 
Le fleuve est au bout
Du ciel qu’on y voit,
Faire sur les toits
Noires ses fumées,
 
De grands vaisseaux roux
De rouille et d’empois,
Y tendent leurs bras
De vergues croisées,
 
Maritime en tout
L’air que l’on y boit,
Sent avec la mer
Le poisson sauré,
 
C’est ta rue Saint-Paul
Ta rue bien aimée,
Où le fleuve amer
Monte ses eaux hautes,
 
C’est ta rue Saint-Paul
Blanche comme un pôle,
Et dont tu fus l’hôte
Pendant des années.
 
 
 

II


 
Paroisse du vent
Et rue de la mer,
Dans le matin clair
D’embruns délavée,
 
Dévote, marchande,
Trafiquante et gaie
Blanche de servantes
Dès le jour monté,
 
On y vend l’anchois,
La sole et la raie,
Et la plie au choix
Ou vive, ou fumée ;
 
Puis cloches sonnant
Les messes premières,
À rires dans l’air
Ainsi qu’envolés,
 
Roses les Jésus,
Blanches les Maries,
Dans leurs niches nues
Ou de fleurs ornées,
 
C’est vie prenant cours
Négoce et prières,
Et dit tout d’amour
Le jour commencé.
 
 
 

III


 
Mais musique alors
De mots qui s’avère,
Parlers étrangers
Du sud et du nord,
 
Offices, bureaux
Et comptoirs ouverts
Où s’en vont pressés
Commis et clercs d’eau,
 
Rue qui dit sa vie
Toute de gens pleine,
Dans le vent qui rit,
Qui le suit son lot,
 
Musiques dans l’air
Des heures qui viennent,
Dites à voix pleine
Par des cloches claires,
 
C’est au long des mois,
Dans l’an qui s’enchaîne,
À chacun sa joie,
À chacun sa peine,
 
Et saison qui vient
Dans le temps qui va,
Rue fêtant le Saint
Ou le jour qu’elle a.
 
 
 

IV


 
Le consul anglais
Y met son drapeau,
Le consul anglais
Le jour de la Reine,
 
De gais matelots
Leur couteau au dos,
Y passent farauds
Toute la semaine,
 
Jean le Hollandais
Quand c’est mai y vient,
Ses paniers aux mains,
La vendre la fraise,
 
Jean le Hollandais
Parti de Breda
Avec à ses pieds,
Les sabots qu’il a ;
 
Puis tout soleil, Août,
Dans le ciel qui pèse,
Odorant la graisse,
La bière et le moût,
 
Sortis les Géants,
Gens bus et kermesse,
Sur leurs chars roulant
Les dieux qui se dressent :
 
On voit Antigon,
On voit la Baleine
Et nu Cupidon
Sur son dos assis,
 
Et gais les Dauphins,
Et la Nave pleine,
De joyeux marins
Qui poussent des cris ;
 
Puis soir advenu
Violons éteints,
Accordéons tus,
Tout sentant le vin,
 
Lors voix haut montées
Dans la nuit qui pâme,
Musiques allées
Et dehors les femmes,
 
Sortis les couteaux
Qu’appelle la chair,
C’est de face ou dos
À la mort qui vient,
 
Amour matelot,
Amour de marins,
Même en le sang clair
Qui trouve son bien,
 
Et dans la nuit chaude
Lune qui s’incarne,
Mort ou vie qui rôde
Sans cris et sans larmes.
 
 
 

V


 
Or qu’il soit de vivre
Comme il plaît à Dieu,
Mais toi qui te livres
Au tabac et veux
 
Fumer Saint-Omer
Ou Porto-Rico,
Va chez Dame Claire
Qui en a pleins pots.
 
Puis Roisin aussi
Et mis en paniers
Tabac de Paris
Qu’on fume aux Gambiers,
 
Et Saint-Vincent noir
Qui gratte au gosier,
Cher aux mariniers
Parce qu’il fait boire ;
 
Mais toi qui préfères
Rouler le papier,
Pour ton Maryland
Va chez Dame Claire,
 
Et choisis le clair,
Et prends le bon temps,
À l’élire blond
Et coupé en long.
 
 
 

VI


 
Mais lors dans le vent
Rue qui fait commerce,
Tonneaux mis en perce,
Et coffres s’ouvrant,
 
Laines d’Astrakan
Ou tapis de Perse,
Choses que l’on vend
C’est le cuir qu’il sent.
 
Or fûts de Bordeaux,
Aimes de Coblence,
Corne sèche et peaux
Crues de La Plata,
 
Qu’on place aux plateaux
Chaînés des balances
De face ou de dos,
En vrac et en tas,
 
Monsieur Picalon
Lui dans sa boutique,
Monsieur Picalon
Lui qui vend des clous,
 
Des scies, des rabots,
La sert sa pratique,
De gais matelots
Qui veulent de tout.
 
 
 

VII


 
Puis rue qui s’en va
Chercher les bassins,
Bouges, galetas,
Où vont les marins,
 
Maisons à rideaux
Baissés mais qui bougent,
Filtrant un jour clos
De lumière rouge,
 
C’est filles anglaises
Occupées à boire,
Vêtant pour aimer
Des maillots de moire,
 
Dans le jour qui pèse
Dehors et si lourd,
Dans le soir d’été
Qui vendent l’amour.
 
Mais liqueurs au choix
Lors comme la chair,
Aquavit danois,
Anis grec amer,
 
Whiskey irlandais,
Rhum américain,
Saké japonais,
Opium indien,
 
Et glaces mirant
En jaune et en noir
Les cuivres luisants
Au dos du comptoir,
 
Femmes et qui causent
Les épaules nues,
Ou bien se reposent
En long étendues,
 
Bagues à leurs mains,
Rêvant mal ou pire,
Ou trouvant leur bien
Enfin à dormir.
 
Lors temps qui s’espace
Dit en heures lentes,
Et jour qui se passe
Ici dans l’attente,
 
Yeux comme une rampe
Les suivant les murs,
Et sur des estampes
Qui s’arrêtent durs :
 
On voit le Vésuve
En feu qui se pâme,
Ainsi qu’une cuve
D’enfer et de flammes,
 
Et rouge et carmin
Plus loin appendu,
Le pont de Brooklyn
Dans l’air suspendu.
 
 
 

VIII


 
Or Août qui apporte
Ici l’étranger,
Orgueil qui fait portes
Blanches, murs chaulés,
 
Orangers qu’on sort
Verts, sur les terrasses,
Pavillons dehors
De toutes les races,
 
Gens lors qui s’en vont
Anneaux aux chevilles,
Venus de Luçon
De l’Inde et des îles,
 
C’est choses qu’on vend,
Indous plumes teintes,
Et soieries éteintes
Juifs et d’Orient.
 
Mais matelots gais,
En chantant qui passent,
Sur leur main posé
Un perroquet blanc,
 
Ou bien dans leurs bras
Une guenon lasse,
Et désabusée
Qui grince des dents,
 
Puis Singhalais noirs
Offrant des cauris,
Enfilées, des fruits,
Et des dents d’ivoire,
 
Rue alors dans l’air
Qui sent les tropiques,
Et gens qui trafiquent
Sous le soleil clair,
 
C’est le ciel plus loin
Là-bas qui se mire,
Dans l’eau des bassins
Où sont les navires.
 
 
 

IX


 
Mais lors en son temps
Brise qui se lève,
Dès le matin blanc
Dans le ciel monté,
 
Puis dans l’air qui bouge
Sa voix qui s’élève
Quand vient le soir rouge
Où le jour se tait,
 
Ici sur les toits
C’est le vent qui règne,
Comme sang qui baigne
Cœur où la vie bat.
 
Mais lors au clocher
Où temps ne fait grève,
Heures sonnant brèves
Ainsi qu’envolées,
 
Instant du départ
De nuit advenu
Et vin sur le tard
Alors qu’on a bu,
 
C’est marins, allés,
Un peu qui chavirent,
Là-bas sur les quais
Chercher leurs navires,
 
Et dans le silence
Rue alors entrée,
Et pour leur partance
Toute pavoisée.
 
 
 

X


 
Mais odeur ici
D’encens qui revient,
Église qui prie
De Dominicains,
 
Et comme un enfant
Dont les yeux se mouillent,
Le cœur repentant
Et qui s’agenouille,
 
Rue qui fait le mal,
Rue qui fait le bien,
Et d’une âme égale
Comme les humains,
 
Puis soudain confuse,
Choses accomplies,
Après s’en excuse
Douce et repentie,
 
Rue qui se reprend
Blanche comme un lait,
Lavée dans le vent
De tous ses péchés,
 
Et comme un enfant
Encor qui soupire,
Tantôt repentant,
Qui se met à rire.
 
Clartés des midis
Alors et qui viennent
Soleil resplendi,
Rue italienne,
 
À cloches dans l’air
Qui parlent sans fin,
Si net et si clair
Qu’on dirait latin,
 
Rue qui dit l’été
Et la canicule,
Si chaud le pavé
Qu’on dirait qu’il brûle,
 
Lors parfum ici
D’encens qui revient,
Église qui prie,
De Dominicains,
 
C’est le porche ouvert
Sur le prieuré,
Dans les lierres verts
Qui dit sa fraîcheur,
 
Silence, clarté,
Paix douce à la chair,
Été qui se tait
Comme allé ailleurs.
 
 
 

XI


 
Or bleu disant l’août
Au commun des jours,
Corneilles qui rouent
En haut sur la tour,
 
Puis l’heure sonnant
Partent sur leurs ailes,
Quittant les auvents
Crier dans le ciel,
 
Comme de gros mots
Plus aigres qu’airelles
Dits tout en voyelles
Suivant leur argot,
 
Corneilles peu sages,
Et même un peu folles,
Vivant en veuvage
Et qui s’en consolent,
 
Dans le ciel en blond
Sur le prieuré,
À tourner en rond
Autour du clocher,
 
C’est de choses vues
De les raconter,
Dans le soir venu
Leur rancune allée.
 
Mais nuit qui se fait
Sur le monde rouge,
Où plus rien ne bouge
Dans le jour allé,
 
Qu’or dans le ciel nu
En l’air qui voyage,
Lors de commérages
Mégères repues,
 
C’est corneilles tues,
Au clocher rentrées,
Que le hibou hue
Dans l’ombre montée.
 
 
 

XII


 
Et maintenant nuit
Qui vient étoilée,
Et lune qui luit
Dans le ciel montée,
 
C’est dans le sommeil
La vie qui se tait,
Lumières qui veillent
Aux maisons fermées,
 
Rideaux descendus
Et volets baissés,
Et pavés à nu
Lors tus et muets.
 
Or silence en l’ombre,
Finie la journée,
C’est le jour allé
Comme nef qui sombre,
 
Et le fleuve au loin
Là-bas et qui chante
En les heures lentes,
Puis dans l’air marin
 
Le vent lors aussi
Suivant sa coutume,
Sur les toits qui fument
Qui passe transi.
 
Or comme il en est
Lors des choses dites,
En l’oubli qui naît
Des heures allées,
 
Dans le temps donné
Que la vie nous quitte,
En la rue tacite,
C’est la nuit qui paît,
 
Dans ta rue Saint-Paul,
Celle où tu es né,
Un matin de Mai
À la marée haute,
 
Dans la rue Saint-Paul,
Blanche comme un pôle,
Et dont tu fus l’hôte,
Pendant des années.
 

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