Marceline Desbordes-Valmore

Les Pleurs, 1833


Le Rossignol aveugle


 
Pauvre exilé de l’air ! Sans ailes, sans lumière,
        Oh ! Comme on t’a fait malheureux !
Quelle ombre impénétrable inonde ta paupière !
Quel deuil est étendu sur tes chants douloureux !
Innocent Bélisaire ! Une empreinte brûlante
Du jour sur ta prunelle a séché les couleurs,
Et ta mémoire y roule incessamment des pleurs,
Et tu ne sais pourquoi Dieu fit la nuit si lente !
 
Et Dieu nous verse encor la nuit égale au jour.
Non ! Ta nuit sans rayons n’est pas son triste ouvrage.
Il ouvrit tout un ciel à ton vol plein d’amour,
        Et ton vol mutilé l’outrage !
 
Par lui ton cœur éteint s’illumine d’espoir ;
Un éclair qu’il allume à ton horizon noir
Te fait rêver de l’aube, ou des étoiles blanches
Ou d’un reflet de l’eau qui glisse entre les branches
        Des bois que tu ne peux plus voir !
 
Et tu chantes les bois, puisque tu vis encore.
Tu chantes : pour l’oiseau, respirer, c’est chanter.
Mais quoi ! pour moduler l’ennui qui te dévore,
Sous le voile vivant qui te cache l’aurore,
Combien d’autres accents te faut-il inventer !
 
Un cœur d’oiseau sait-il tant de notes plaintives ?
Ah ! quand la liberté soufflait dans tes chansons,
Qu’avec ravissement tes ailes incaptives
Dans l’azur sans barrière emportaient ses leçons !
 
Douce horloge du soir aux saules suspendue,
Ton timbre jetait l’heure aux pâtres dispersés ;
Mais le timbre égaré dans ta clarté perdue
Sonne toujours minuit sur tes chants oppressés.
Tes chants n’éveillent plus la pâle primevère
Qui meurt sans recevoir les baisers du soleil,
Ni le souci fermé sous le doigt du sommeil
Qui se rouvre baigné d’une rosée amère ;
Tu ne sais plus quel astre éclaire tes instants ;
Tu bois, sans les compter, tes heures de souffrance ;
        Car la veille sans espérance
        Ne sent pas la fuite du temps !
 
Tu ne vas plus verser ton hymne sur la rose,
Ni retremper ta voix dans le feu qui l’arrose.
Cette haleine d’encens, ce parfum tant aimé,
C’est l’amour qui fermente au fond d’un cœur fermé ;
              Et ton cœur contre ta cage
              Se jette avec désespoir ;
              Et l’on rit du vain courage
              Qui heurte ton esclavage
Sur un barreau sanglant que tu ne peux mouvoir.
 
Du fond de ton sépulcre un cri lent et sonore
Dénonce tes malheurs autre part entendus ;
              Ton œil vide s’ouvre encore
              Pour saluer une aurore
              Que l’homme n’éteindra plus !
 
              Ce jour que l’esclave envie
              Du moins changera son sort,
              Et je sais trop de la vie,
              Pour médire de la mort !
 
Chante la liberté, prisonnier ! Dieu t’écoute.
Allons ! nous voici deux à chanter devant lui.
J’ai su dire ma joie, et je sais aujourd’hui
        Ce qu’un son douloureux te coûte !
 
Chante pour tes bourreaux qui daignent te nourrir,
Qui t’ont ravi des cieux la flamme épanouie :
Tes cris font des accords, ton deuil les désennuie ;
Si ta douleur s’enferme, ils te feront mourir !
 
        Chante donc ta douleur profonde,
        Ton désert au milieu du monde,
        Ton veuvage, ton abandon ;
        Dis, dis quelle amertume affreuse
        Rend la liberté douloureuse
        Pour qui n’en sait plus que le nom !
 
        Dis qu’il fait froid dans ta pensée,
        Comme quand une voix glacée
        Souffla sur le feu de mon cœur
        Pour éteindre aussi la lumière
        D’une espérance, — la première,
        Que je prenais pour le bonheur !
 
        Laisse ton hymne désolée,
        Comme l’eau dans une vallée,
        S’épancher sur tes sombres jours,
        Et que l’espoir filtre toujours
        Au fond de ta joie écoulée !
 

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