Marceline Desbordes-Valmore

Poésies, 1830


Élégie


 
Quand le fil de ma vie (hélas, il tient à peine ! )
Tombera du fuseau qui le retient encor ;
        Quand ton nom, mêlé dans mon sort,
Ne se nourrira plus de ma mourante haleine ;
Quand une main fidèle aura senti ma main
        Se refroidir sans lui répondre ;
Quand mon dernier espoir, qu’un souffle va confondre,
        Ne trouvera plus ton chemin ;
Prends mon deuil : un pavot, une feuille d’absinthe,
Quelques lilas d’avril, dont j’aimai tant la fleur !
Durant tout un printemps qu’ils sèchent sur ton cœur ;
Je t’en prie : un printemps ! cette espérance est sainte !
J’ai souffert, et jamais d’importunes clameurs
N’ont rappelé vers moi ton amitié distraite ;
Va ! j’en veux à la mort qui sera moins discrète,
Et je ne serai plus quand tu liras : « Je meurs. »
 
Porte en mon souvenir un parfum de tendresse ;
Si tout ne meurt en moi, j’irai le respirer.
Sur l’arbre, où la colombe a caché son ivresse,
Une feuille, au printemps, suffit pour l’attirer.
 
S’ils viennent demander pourquoi ta fantaisie
De cette couleur sombre attriste un temps d’amour ;
Dis que c’est par amour que ton cœur l’a choisie ;
Dis-leur qu’Amour est triste, ou le devient un jour ;
Que c’est un vœu d’enfance, une amitié première ;
Oh ! dis-le sans froideur, car je t’écouterai !
Invente un doux symbole où je me cacherai :
Cette ruse entre nous encor... c’est la dernière.
 
Dis qu’un jour, dont l’aurore avait eu bien des pleurs,
Tu trouvas sans défense une abeille endormie ;
Qu’elle se laissa prendre et devint ton amie ;
Qu’elle oublia sa route à te chercher des fleurs.
Dis qu’elle oublia tout sur tes pas égarée,
Contente de brûler dans l’air choisi par toi.
Sous cette ressemblance avec pudeur livrée,
Dis-leur, si tu le peux, ton empire sur moi.
 
Dis que l’ayant blessée, innocemment peut-être,
Pour te suivre elle fit des efforts superflus ;
Et qu’un soir accourant, sûr de la voir paraître,
Au milieu des parfums, tu ne la trouvas plus ;
Que ta voix, tendre alors, ne fut pas entendue ;
Que tu sentis sa trame arrachée à tes jours ;
Que tu pleuras sans honte une abeille perdue ;
Car ce qui nous aima nous le pleurons toujours !
 
Qu’avant de renouer ta vie à d’autres chaînes,
Tu détachas du sol où j’avais dû mourir
Ces fleurs ; et qu’à travers les plus brillantes scènes,
De ton abeille encor le deuil vient t’attendrir.
 
Ils riront : que t’importe ! Ah ! sans mélancolie,
Reverras-tu des fleurs retourner la saison ?
Leur miel, pour toi si doux, me devint un poison
Quand tu ne l’aimas plus il fit mal à ma vie.
 
Enfin, l’été s’incline, et tout va pâlissant :
Je n’ai plus devant moi qu’un rayon solitaire,
Beau comme un soleil pur, sur un front innocent
Là-bas... c’est ton regard ! il retient à la terre !
 

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