Marceline Desbordes-Valmore

Bouquets et Prières, 1843


Aux trois aimés


 
De vous gronder je n’ai plus le courage,
Enfants ! ma voix s’enferme trop souvent.
Vous grandissez, impatients d’orage ;
Votre aile s’ouvre, émue au moindre vent.
Affermissez votre raison qui chante ;
Veillez sur vous comme a fait mon amour ;
On peut gronder sans être bien méchante :
Embrassez-moi, grondez à votre tour.
 
Vous n’êtes plus la sauvage couvée,
Assaillant l’air d’un tumulte innocent ;
Tribu sans art, au désert préservée,
Bornant vos vœux à mon zèle incessant :
L’esprit vous gagne, ô ma rêveuse école,
Quand il fermente, il étourdit l’amour.
Vous adorez le droit de la parole :
Anges, parlez, grondez à votre tour.
 
Je vous fis trois pour former une digue
Contre les flots qui vont vous assaillir :
L’un vigilant, l’un rêveur, l’un prodigue,
Croissez unis pour ne jamais faillir,
Mes trois échos ! l’un à l’autre, à l’oreille,
Redites-vous les cris de mon amour ;
Si l’un s’endort, que l’autre le réveille ;
Embrassez-le, grondez à votre tour !
 
Je demandais trop à vos jeunes âmes ;
Tant de soleil éblouit le printemps !
Les fleurs, les fruits, l’ombre mêlée aux flammes,
La raison mûre et les joyeux instants,
Je voulais tout, impatiente mère,
Le ciel en bas, rêve de tout amour ;
Et tout amour couve une larme amère :
Punissez-moi, grondez à votre tour.
 
Toi, sur qui Dieu jeta le droit d’aînesse,
Dis aux petits que les étés sont courts ;
Sous le manteau flottant de la jeunesse,
D’une lisière enferme le secours !
Parlez de moi, surtout dans la souffrance ;
Où que je sois, évoquez mon amour :
Je reviendrai vous parler d’espérance ;
Mais gronder... non : grondez à votre tour !
 

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