Marceline Desbordes-Valmore


À l’amour


 
Reprends de ce bouquet les trompeuses couleurs,
          Ces lettres qui font mon supplice,
          Ce portrait qui fut ton complice ;
Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs.
 
          Je te rends ce trésor funeste,
    Ce froid témoin de mon affreux ennui.
    Ton souvenir brûlant, que je déteste,
          Sera bientôt froid comme lui.
    Oh ! reprends tout. Si ma main tremble encore,
C’est que j’ai cru te voir sous ces traits que j’abhorre.
Oui, j’ai cru rencontrer le regard d’un trompeur ;
Ce fantôme a troublé mon courage timide.
Ciel ! on peut donc mourir à l’aspect d’un perfide,
          Si son ombre fait tant de peur !
 
Comme ces feux errants dont le reflet égare,
La flamme de ses yeux a passé devant moi ;
Je rougis d’oublier qu’enfin tout nous sépare ;
          Mais je n’en rougis que pour toi.
Que mes froids sentiments s’expriment avec peine !
Amour... que je te hais de m’apprendre la haine !
Éloigne-toi, reprends ces trompeuses couleurs,
          Ces lettres, qui font mon supplice,
          Ce portrait, qui fut ton complice ;
Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs !
 
Cache au moins ma colère au cruel qui t’envoie,
Dis que j’ai tout brisé, sans larmes, sans efforts ;
    En lui peignant mes douloureux transports,
          Tu lui donnerais trop de joie.
Reprends aussi, reprends les écrits dangereux,
Où, cachant sous des fleurs son premier artifice,
Il voulut essayer sa cruauté novice
          Sur un cœur simple et malheureux.
Quand tu voudras encore égarer l’innocence,
    Quand tu voudras voir brûler et languir,
    Quand tu voudras faire aimer et mourir,
          N’emprunte pas d’autre éloquence.
L’art de séduire est là, comme il est dans son cœur !
          Va ! tu n’as plus besoin d’étude.
Sois léger par penchant, ingrat par habitude,
Donne la fièvre, amour, et garde ta froideur.
    Ne change rien aux aveux pleins de charmes
    Dont la magie entraîne au désespoir :
Tu peux de chaque mot calculer le pouvoir,
Et choisir ceux encore imprégnés de mes larmes...
Il n’ose me répondre, il s’envole..... il est loin.
Puisse-t-il d’un ingrat éterniser l’absence !
Il faudrait par fierté sourire en sa présence :
          J’aime mieux souffrir sans témoin.
 
Il ne reviendra plus, il sait que je l’abhorre ;
Je l’ai dit à l’amour, qui déjà s’est enfui.
S’il osait revenir, je le dirais encore :
Mais on approche, on parle.... hélas ! ce n’est pas lui !
 

Poésies, 1822

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 17 mai 2014 à 11h31

Multiples chimères
_______________


Élever plusieurs chimères,
C’est mon travail de rimeur ;
Leurs âmes parfois amères
Ont des mouvements charmeurs.

Chaque chimère éphémère
Chante ses propos trompeurs,
Chante ses propos sommaires
Puis se noie dans la torpeur.

Parfois, l’une d’elle reste
(Est-ce une chose funeste ?)
Au jardin, parmi les fleurs.

Elle goûte la chaleur,
Les parfums qui se mélangent
Et ce sonnet bien étrange.

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