Tristan Derème

Le Poème des chimères étranglées, 1921



 
Puisque je suis assis sous ce pin vert et sombre
Qui domine au soleil les tumultes marins,
Ô Muse, apporte-moi les syllabes de l’ombre
Pour rimer au premier de ces alexandrins.
 
Je sais que tout est vain ; je sais que tout est grave
Et je sais que mes vers tu ne les entendras,
Amie aux beaux cheveux qui rêves dans mes bras,
Cependant que le bleu s’argente sur la rive.
 
Pour toi ne faudrait-il chanter comme certains
Les sérénades à Grenade, les œillades
Et les baignades sans noyade des naïades,
L’échelle au clair de lune et l’amour au printemps ?
 
Mais tu dors ; langoureuse et lasse tu reposes,
Les cheveux caressés par le vent de la mer ;
Mais tu dors et ta main laisse glisser des roses
Sur le sable stérile et dans mon cœur amer.
 

Commentaire (s)
Déposé par Jadis le 13 novembre 2019 à 18h14


Là-bas, sur l’horizon, un grand navire sombre ;
Battu des flots, il lutte au milieu des embruns.
Le capitaine, hagard, a tout l’air d’un concombre
Ou d’une holothurie, ce concombre marin.

Mais assez plaisanté, il suffit, l’heure est grave :
Ces grêles SOS, qui donc les entendra ?
Un matelot supplie d’une voix de castrat ;
Le second, éreinté, jure entre ses gencives.

Il leur faut dire adieu, c’est désormais certain,
Aux cavalcades des peuplades qui gambadent,
A l’anchoïade et aux rasades d’orangeade,
Aux chansons, à l’amour, et au tendre printemps.

Hélas, dorénavant, le bâtiment repose
Tel un noyé pensif, tout au fond de la mer.
Et puisque vous n’aimez, chère âme, pas ma prose,
Je vous ai remonté tout le bazar en vers.

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