Charles Cros

Le Coffret de santal, 1873


Promenade


 

À Emmanuel des Essarts.


Ce n’est pas d’hier que d’exquises poses
Me l’ont révélée, un jour qu’en rêvant
J’allais écouter les chansons du vent.
 
Ce n’est pas d’hier que les teintes roses
Qui passent parfois sur sa joue en fleur
M’ont parlé matin, aurore, fraîcheur,
 
Que ses clairs yeux bleus et sa chevelure
Noire, sur la nuque et sur le front blancs,
Ont fait naître en moi les désirs troublants,
 
Que, dans ses repos et dans son allure,
Un charme absolu, chaste, impérieux,
Pour toute autre qu’Elle a voilé mes yeux.
 
Ce n’est pas d’hier. Puis le cours des choses
S’assombrit. Je crus à jamais les roses
Mortes au brutal labour du canon.
 
Alors j’aurais pu tomber sous les balles
Sans que son nom vînt sur mes lèvres pâles
— Car je ne sais pas encore son nom.
 
Puis l’étude austère aux heures inertes,
L’ennui de l’été dans les ombres vertes,
M’ont fait oublier d’y penser souvent.
 
Voici refleurir, comme avant ces drames,
Les bleuets, les lys, les roses, les femmes,
Et puis Elle avec sa beauté d’avant.
 
 

*


 
Dans le grand jardin, quand je vous retrouve,
Si je ralentis, pour vous voir, mes pas,
Peureuse ou moqueuse, oh ! ne fuyez pas !
 
Me craindre ?... Depuis que cet amour couve
En mon cœur, je n’ai même pas osé
Rêver votre bras sur le mien posé.
 
Qu’est-ce que je viens faire en votre vie,
Intrus désœuvré ? Voilà votre enfant
Qui joue à vos pieds et qui vous défend.
 
Aussi, j’ai compris, vous ayant suivie,
Ce qu’ont demandé vos yeux bleus et doux :
« Mon destin est fait, que me voulez-vous ? »
 
Mais, c’est bien assez, pour qu’en moi frissonne
L’ancien idéal et sa floraison
De vous voir passer sur mon horizon !
 
Car l’âme, à l’étroit dans votre personne,
Dépasse la chair et rayonne autour,
— Aurore où s’abreuve et croît mon amour.
 
Diamants tremblant aux bords des corolles,
Fleur des pêches, nacre, or des papillons
S’effacent pour peu que nous les froissions.
 
Ne craignez donc pas d’entreprises folles,
Car je resterai, si cela vous plaît,
Esclave lointain, inconnu, muet.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 26 juin 2013 à 11h06

La muse au jardin se pose
Et le poète, en rêvant,
Voit danser la fleur au vent.

Déjà se fane une rose ;
Aucun arbre n’est en fleur
Dans l’estivale fraîcheur.

Vieux barde à la chevelure
Déjà fort marquée de blanc,
Qu’est-ce qui te va troublant ?

Rien. Le fil du temps qui dure
Dans ce jardin silencieux,
La nature sous mes yeux

L’ordinaire cours des choses,
Le déclin prévu des roses,
C’est la vie.

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