Charles Cros

Le Collier de griffes, 1908


Nocturne


 
Elle
 
Le rossignol se plaint dans la ramure noire.
Je t’ai donné mon corps, et mon âme, et ma gloire.
 
Les arbres élancés sont noirs sur le ciel vert.
Vois cette fleur qui meurt dans mon corsage ouvert.
 
Le vent est parfumé ce soir comme de l’ambre.
Tu sais qu’on a trouvé ton poignard dans ma chambre.
 
Embrasse-moi. La lune a des teintes de sang.
Mon père est mort, dit-on, hier en me maudissant.
 
Là-haut le rossignol pleure et se désespère.
La cloche qu’on entend, c’est le glas de mon père.
 
Les parfums de ce soir font ployer mes genoux,
Je suis lasse. Un instant, ami, reposons-nous.
 
Que je t’aime ! Au château vois-tu cette lumière ?
C’est un cierge allumé près du lit de ma mère.
 
Ah ! les étoiles !... On dirait un sable d’or.
Ne t’avais-je pas dit que mon père était mort ?
 
Levons-nous. Allons près du lac. Je suis plus forte.
Ne t’avais-je pas dit que ma mère était morte ?
 
Entends le bruit de l’eau... C’est comme des chansons,
C’est comme nos baisers, quand nous nous embrassons.
 
Je ne veux pas savoir d’où tu nous vins, ni même
Savoir quel est ton nom... Que m’importe ? Je t’aime.
 
Le rossignol se tait au bruit de ce beffroi.
Ma mère me disait que ton cœur était froid.
 
La lune fait pâlir le cierge à la fenêtre.
Mon père me disait que tu n’étais qu’un traître.
 
Écoute ce grillon. Vois donc ce vers luisant.
Assez de cloche. Assez de cierge. — Allons-nous en.
 
J’ai pris des diamants autant qu’on voit d’étoiles,
Partons. Sens le bon vent, qui va gonfler nos voiles.
 
Viens. Qu’est-ce qui retient ta parole et tes pas ?
 
 
Lui
 
Mademoiselle, mais... Je ne vous aime pas.
 

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 1er février 2013 à 16h55

Prévert offre un festin à quelques libellules.
Il leur sert une esquisse, une immobile fleur,
La cendre d’un cigare, un crayon de couleur,
L’os du moindre souci, la peau d’une virgule,

La sainte trinité coincée dans une bulle,
Le latin, le sanscrit et le grec sans douleur,
Une âme de gendarme, un grand coeur de voleur,
Deux entretiens publics et trois conciliabules,

Bouddha au pied d’un arbre et son vaillant cochon,
Les dix commandements brodés sur un torchon,
Une licorne pure, un éléphant mystique,

Un savoureux costume, un sonnet farfelu...
Mais une libellule a dit : « N’en jetez plus,
Tout ce que nous voulions, c’est manger des moustiques ».

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