Gaston Couté


Un crêpe au bras


 
L’an dernier, je les vis encor
Le petit frère aimable et rose
Dans sa tunique à boutons d’or
Avec sa sœur que la chlorose
 
Emportait — oh ! bien doucement —
Vers la tombe muette et blanche.
Je les vis en me promenant
Sur le boulevard, le dimanche
 
Suivis de leur père, un monsieur
À barbiche, un vieux militaire,
Qui portait la légion d’honneur
En ruban à la boutonnière.
 
Ils s’en allaient à petits pas
Tous les deux, dans l’allée ombreuse,
La fillette appuyant son bras
Maigriot et sa main fièvreuse
 
Sur le bras droit du garçonnet
Qui, tirant deux sous de sa poche,
Allait lui chercher un bouquet
À la marchande la plus proche.
 
Et le père aux cheveux tout gris
Fumait tristement son cigare
Sous les grands marronniers fleuris
Écoutant le concert bizarre
 
Des petits pierrots batailleurs
Quand la petite était trop lasse
Vite, il prenait un des meilleurs
Bancs pour elle, sur la grand-place
 
Et pas trop tard, avant la nuit,
Tous regagnaient leur domicile
Sans étalage, ni sans bruit,
Au travers du bruit de la ville.
 
Maintenant on peut les revoir.
Ils sont deux. Dans la tombe blanche
La sœur dort. Un long crêpe noir,
Un crêpe est cousu sur la manche
 
De la tunique à boutons d’or
Du petit frère aimable et rose
Et le père est plus triste encor
Dans sa redingote morose.
 

Le 12 janvier 1897

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